Celui-ci, accompagné de son jeune frère, dont il devait bénir le mariage, arriva à Monthelon vers le 10 octobre 1609. Le 13, devant toute la famille réunie, la bénédiction nuptiale fut donnée aux jeunes époux : Marie-Aimée n’avait que douze ans. Ces mariages si précoces entre enfants, qui vivaient ensuite longuement séparés, étaient, comme l’on sait, fréquents alors dans la haute société. A cette fête familiale « on se réjouit modérément, et la présence du saint prélat et de Mme de Chantal inspirèrent tant de respect que, contre l’usage, tout y fut honnête et modeste ». Le surlendemain, une longue conférence eut lieu entre le président Frémyot, son fils André et l’évêque de Genève. Pendant ce temps-là, Mme de Chantal priait Dieu « à chaudes larmes » pour qu’il attendrît le cœur de ses proches. La conférence achevée, on la fit appeler, et avec un grand courage, elle alla « comparaître devant ses juges ». A toutes les questions qu’on lui posa elle répondit avec une fermeté, une netteté qui remplissaient d’admiration François de Sales, lequel, « se tenant fort recueilli en soi-même », « ne sonnait mot ». Elle exposa « l’état auquel elle avait mis le bien de ses enfants, et comme elle les laisserait sans procès, sans brouilleries et sans dettes ». Fier de sa fille, le président ne put s’empêcher de dire : « Cette femme a considéré tous les sentiers de sa maison, et n’a point mangé son pain en oisiveté. » Elle retraça toute l’histoire de sa vocation, et elle conclut « que, lorsque, comme elle, ils ne regarderaient que Dieu seul, ils trouveraient des abîmes de raisons pour approuver son dessein ». En un mot, elle eut réponse à tout, et il fallut bien « se ranger aux volontés de Dieu ».
Restait la grande question de savoir où s’établirait la congrégation nouvelle. M. Frémyot penchait pour Dijon, son fils pour Autun ou Bourges. Mme de Chantal reprit alors la parole et se dit « obligée » d’accompagner à Annecy « sa petite baronne si jeunette » ; la liberté dont elle jouirait au début lui permettrait de veiller aux intérêts de tous ses enfants ; aussi bien, elle emmènerait ses deux dernières filles et les élèverait auprès d’elle. Ce plan fut agréé. Ce que voyant, François de Sales intervint et, esquissant tout son projet, il affirma que, « pour quelques années », il serait loisible à la fondatrice de l’ordre futur de faire tous les voyages en Bourgogne qu’elle jugerait nécessaires. Cette promesse « ravit d’aise » le président et son fils. Appréciant comme il convenait « l’esprit tout divin » qui animait le saint évêque, « ils donnèrent un absolu consentement à ses propositions, et se séparèrent, bénissant Dieu d’une si sainte entreprise ».
Le lendemain, « voulant battre le fer tandis qu’il était chaud », Mme de Chantal demanda qu’on lui fixât la date de sa « retraite ». On décida qu’au bout de six semaines ou deux mois « elle pourrait se retirer ». Très heureuse de cette décision, elle pria son père d’informer son beau-père. Celui-ci, qui avait plus de quatre-vingts ans, et qui aimait à sa manière cette grave et charmante belle-fille, poussa les hauts cris, versa d’abondantes larmes et ne voulut rien entendre. Très touché et cédant sans doute au désir très humain de se séparer de sa fille le plus tard possible, M. Frémyot vint dire à cette dernière qu’on ne pouvait causer une telle peine au vieux gentilhomme et qu’il lui faudrait « absolument » retarder son départ d’un an ou deux. Mme de Chantal répondit que les ordres de Dieu n’admettaient point de délai, et qu’elle « prendrait soin de gagner son beau-père » : « ce qu’elle fit, nous dit-on, fort sagement et heureusement ». A cette ferme et lucide volonté, à cette sagesse illuminée de piété, alliée à tant de tact et de bonne grâce, nul ne savait résister.
Le dimanche suivant, par les soins de Mme de Chantal, tous les gens de la maison et beaucoup du voisinage se confessèrent à l’évêque de Genève et communièrent de sa main. Ce fut lui qui dit la messe paroissiale, et l’allocution qu’il prononça à cette occasion fut si touchante qu’elle détermina une conversion retentissante. Ce même jour, sur le conseil du saint, une jeune fille d’excellente famille, Jeanne-Charlotte de Bréchard, se résolut à « courir même fortune que Mme de Chantal », son amie. Et quelques jours après, tout étant réglé à la satisfaction générale, l’évêque de Genève repartait pour la Savoie, avec son jeune frère. Le président Frémyot, son fils et sa fille les accompagnèrent jusqu’à Beaune. A l’hôpital où il dit la messe, saint François de Sales visita et bénit les malades ; et là, « entre les pauvres de Notre-Seigneur », on se sépara.
La réunion définitive, fixée d’abord à Noël, ne put avoir lieu qu’au printemps suivant. A la veille de ce voyage, un double deuil simultané vint frapper au cœur, dans leurs plus chères affections, le saint évêque et « sa fille bien-aimée ». Celle-ci perdit assez subitement sa dernière fille, Charlotte, âgée de dix ans, qui annonçait les plus heureuses dispositions, et qu’elle aimait d’une tendresse toute particulière. Nous imaginons aisément la douleur de cette « vraie mère ». Quand François de Sales en reçut la nouvelle, il venait lui-même de perdre sa mère : nous avons la lettre très chrétiennement résignée, mais fort humainement douloureuse qu’il écrivit à cette occasion à Mme de Chantal : « Au demourant, encore faut-il vous dire que j’eus le courage de lui donner la dernière bénédiction, lui fermer les yeux et la bouche et lui donner le dernier baiser de paix à l’instant de son trépas. Après quoi, le cœur m’enfla fort, et pleurai sur cette bonne mère plus que je n’avais fait dès que je suis d’Église ; mais ce fut sans amertume spirituelle, grâces à Dieu. » Quel écho ces paroles durent trouver dans le cœur meurtri de son amie qui voyait disparaître une femme excellente, sur laquelle elle comptait pour servir de seconde mère à sa petite baronne ! Raison de plus pour partir avec elle et ne la point quitter.
Le départ de Monthelon fut fixé « au jour des brandons », c’est-à-dire au premier dimanche de carême 1610. Le jeune baron de Thorens était venu chercher sa femme et sa belle-mère. De toutes parts les gens du pays, éplorés, étaient accourus pour dire adieu à « leur bonne dame ». Des scènes émouvantes eurent lieu, que la mère de Chaugy nous a vivement décrites. « Les pauvres faisaient un escadron si lamentable, qu’ils arrachaient des larmes des plus assurés, criant à haute voix ; aussi, certes, chacun d’eux perdait sa bonne et charitable mère ; ceux du logis faisaient des cris si hauts, que des capucins, qui étaient présents, avaient prou à faire aller de part et d’autre, tâcher à les faire taire, afin que l’on se puisse ouïr. Il vint, en ces entrefaites, un enfant d’un pauvre, qui dit de son propre mouvement, et en pleurant bien fort, s’adressant à ceux qui avaient été contraires à cette digne Mère : « La lumière vous est ôtée, parce que vous avez voulu l’éteindre ; faites pénitence. » Quand parut le vieux baron de Chantal, l’émotion redoubla : il versait d’abondantes larmes, « il pâmait presque ». Sa belle-fille se jeta à ses genoux, lui demandant pardon des mécontentements qu’elle avait pu lui donner, lui recommandant son petit-fils. Le vieillard ne put répondre que par des sanglots. Tout le monde pleurait. Et elle, sereine et douce, dit adieu à tous, « les caressant tous les uns après les autres », avec des paroles d’affection et de piété. « Spécialement elle embrassa les pauvres, les conjurant fort de bien prier Notre-Seigneur pour elle. » Après quoi, elle monta en carrosse avec son gendre, ses deux filles et Mlle de Bréchard, accompagnée jusqu’à Autun d’une grande foule, de tous ces humbles qu’elle avait aimés, secourus, soulagés, et qui garderont pieusement et fidèlement son vivant souvenir.
A Autun où elle dîna, elle visita tous les lieux de dévotion de la ville, fit ses adieux au couvent des capucins, — l’un d’entre eux reçut d’elle la mission de préparer son beau-père à la mort, — et à l’hôpital, où elle laissa des aumônes ; et deux jours après, elle arrivait à Dijon.
Là, elle resta quelques jours avec les siens, les réconfortant et les consolant par sa présence, visitant tous les sanctuaires de la ville et des environs et y priant longuement. Le 29 mars, jour fixé pour son départ, tous ses proches se réunirent dans la maison du président Frémyot. Celui-ci, de peur d’augmenter l’émotion générale par la vue de ses larmes qu’il ne pouvait pas retenir, s’était retiré dans son cabinet. Mme de Chantal embrassa tous ses parents l’un après l’autre : tous pleuraient amèrement ; elle seule ne pleurait pas, mais son visage trahissait sa douleur. Quand vint le tour de son fils, le charmant Celse-Bénigne, âgé de quinze ans, et qu’elle « aimait amoureusement », celui-ci se jeta à ses pieds et lui tint un discours émouvant, auquel elle eut la force de répondre avec toute sa maternelle tendresse. Au moment où elle allait se rendre chez son père, dans un mouvement de gracieux enfantillage, il alla se coucher sur le seuil de la porte, disant que, puisqu’il ne pouvait la retenir, il faudrait qu’elle lui passât sur le corps. La pauvre mère, le cœur prêt à éclater, s’arrêta et versa quelques larmes. — « Madame, eh quoi ! lui dit l’importun abbé Robert, les larmes d’un jeune homme pourraient-elles faire brèche à votre constance ? » Mais, elle, souriant à travers ses pleurs : « Nullement ; mais que voulez-vous ? je suis mère !… » Et elle passa. Une grande pitié la saisit quand elle vit venir à elle son père tout en larmes, et elle dut faire appel à tout son courage et à l’assistance divine pour ne pas défaillir. Ils s’entretinrent longuement, pleurant beaucoup, comme s’ils avaient le pressentiment qu’ils ne devaient plus se revoir. Enfin elle se mit à genoux et demanda la bénédiction paternelle. Lui, « levant ses mains, ses yeux et son cœur au ciel », prononça ces paroles : « Il ne m’appartient pas, ô mon Dieu, de trouver à redire à ce que votre Providence a conclu en son décret éternel ; j’y acquiesce de tout mon cœur, et consacre de mes propres mains, sur l’autel de votre volonté, cette unique fille, qui m’est aussi chère qu’Isaac était à votre serviteur Abraham. » Puis il releva son enfant, et, chrétien stoïque jusqu’au bout, en lui donnant le dernier baiser de paix, il lui dit : « Allez donc, ma chère fille, où Dieu vous appelle, et arrêtons tous deux le cours de nos justes larmes, pour faire plus d’hommage à la divine volonté, et encore afin que le monde ne pense point que notre constance soit ébranlée. »
Après quoi, la pieuse caravane se mit en route. Mme de Chantal se sentait si heureuse qu’au sortir des portes de Dijon, elle chanta, avec Mme de Bréchard, les psaumes de la délivrance. Sur la route, elle s’enquérait des malades et leur prodiguait ses soins, en se recommandant à leurs prières. On passa par Genève, mais sans se faire connaître. Quand l’approche de la petite troupe fut signalée, saint François de Sales et vingt-cinq seigneurs et dames montèrent à cheval et allèrent au-devant de « celle qui venait vraiment au nom de Notre-Seigneur ». Émouvante et symbolique coïncidence, la fondatrice de la Visitation faisait son entrée dans Annecy le jour des Rameaux, 4 avril 1610.