Mme de Chantal apportait à saint François de Sales une très belle lettre du président Frémyot. Le grand vieillard s’y peignait tout entier, avec ce mélange mélancolique de tendresse, de virile résignation chrétienne, de dignité fière qui l’apparente de très près aux héros de Corneille. « Monseigneur, y disait-il, ce papier devrait être marqué de plus de larmes que de lettres, puisque ma fille, en laquelle, pour ce monde, j’avais mis la meilleure partie de ma consolation et du repos de ma misérable vieillesse, s’en va et me laisse père sans enfants. » Toutefois, à l’exemple de l’évêque, que la mort de sa mère a trouvé si saintement résigné, « il se résout et conforme à ce qui plaît à Dieu ; et puisqu’il veut avoir ma fille, ajoute-t-il, je veux bien montrer que j’aime mieux son contentement avec le repos de sa conscience, que mes propres affections. Elle s’en va donc consacrer à Dieu, mais c’est à la charge qu’elle n’oubliera pas son père, qui l’a si chèrement et tendrement aimée. » Elle emmène comme gages ses deux filles. « Pour son fils, j’en aurai le soin qu’un bon père doit aux siens ; et tant que Dieu aura agréable de me laisser en cette vallée de pleurs et de misères, je le ferai instituer en tout honneur et vertu. » Ah ! que c’est bien là le langage qui convient au père de Jeanne de Chantal !

Cette vive et généreuse Bourguignonne n’a pas dû être insensible au charme du joli coin de Savoie qui va être le berceau de sa congrégation naissante. Étalée au bord du lac enchanteur, qu’encadrent au loin de hautes roches lumineuses, adossée à de verdoyantes collines, avec son mur d’enceinte, ses multiples canaux, ses rues à arcades, ses maisons à galeries de bois, son vieux et massif château aux puissantes tours crénelées qui la surplombe, la petite ville, résidence du duc de Nemours, avait un aspect mi-italien, mi-français qui lui donnait la physionomie la plus avenante du monde. Mme de Chantal s’attacha vite à son « petit Nessy ».

La semaine sainte s’y passa en exercices de piété et en conférences. Les fêtes de Pâques terminées, Mme de Chantal se rendit avec ses filles au château de Thorens pour y procéder à l’installation du jeune ménage. Après quoi, elle revint à Annecy, où François de Sales l’attendait pour lui préparer un « havre de grâce et de consolation ». Il aurait voulu « commencer la congrégation » le jour de la Pentecôte. Des difficultés s’étant présentées, on dut ajourner. L’évêque avait acheté moitié à crédit une petite maison bien modeste, presque au bord du lac, dans un faubourg de la ville. Une cour d’un côté ; un verger de l’autre, séparé de la maison par une route, mais communiquant avec elle par une galerie en bois, couverte, et qui formait comme un pont au-dessus du chemin. Il était tout heureux de son acquisition, et d’avoir « trouvé une ruche pour ses pauvres abeilles, ou plutôt une cage pour ses petites colombes ». Bien vite, on aménagea la maison, et on y dressa un oratoire ; le saint, de son côté, jetait les bases d’un règlement spirituel. Mme de Chantal avait renoncé, en faveur de ses enfants, à tous ses biens, même à son douaire, se contentant d’une petite pension viagère que lui servait l’archevêque de Bourges. Elle n’avait gardé que « dix écus qu’elle avait dans sa bourse et qu’elle ne songea pas à en ôter ». Enfin, le 6 juin, jour de la sainte Trinité et fête de saint Claude, la « délivrance du monde » fut un fait accompli.

La petite maison du faubourg de la Perrière n’abrita tout d’abord que trois religieuses : Mme de Chantal, Mlle de Bréchard et Mlle Favre. Une humble fille pieuse et bonne, Anne-Jacqueline Coste, servait de tourière. Après une communion fervente, les trois visitandines, en compagnie des filles spirituelles de l’évêque, visitèrent les églises de la ville, puis, vers sept heures du soir, elles allèrent recevoir la bénédiction du saint qui leur adressa quelques paroles émues et remit à la mère de Chantal un abrégé des constitutions de l’ordre, écrit de sa propre main. Bien qu’on eût essayé de tenir secrets le jour et l’heure de cette « retraite », une grande foule s’était assemblée, sur le passage des futures religieuses qui étaient conduites par trois des frères de l’évêque à leur demeure définitive ; tout le reste de la noblesse et du peuple suivait. Il fallut fendre toute cette presse pour entrer dans la petite chapelle où s’étaient réunies nombre de dames de la ville qui voulaient embrasser encore une fois celles qui les quittaient. Enfin, la nuit venue, les trois femmes, restées seules, se mirent à genoux pour rendre grâces à Dieu ; puis elles s’embrassèrent de tout leur cœur, les deux plus jeunes promettant à leur fondatrice une filiale obéissance et se jurant entre elles « une éternelle et sainte dilection ».

Après la prière et « le salut à ses deux chères premières filles », la mère de Chantal leur lut les règlements que l’évêque lui avait remis et qui, depuis, ne quittèrent point sa poche et firent l’objet de ses constantes méditations. Il était assez tard : les trois religieuses firent leur examen, dirent les litanies de la Sainte Vierge, et quittèrent avec une joie indicible leur modeste habit du monde, l’une d’elles, la mère de Bréchard foulant aux pieds avec ferveur certains « attifets » qu’elle avait conservés. Dès ce premier soir, elles commencèrent à observer le grand silence. Jamais Mlle de Bréchard et Mlle Favre n’avaient dormi d’un aussi doux sommeil que cette première nuit de leur retraite. Il en fut tout autrement de la mère de Chantal, qui dormit fort peu cette nuit-là. D’abord le sentiment de la divine présence, la joie profonde et reconnaissante qu’elle éprouvait la tinrent éveillée. Puis, vers deux heures du matin, au moment où elle s’endormait, son « ennemi » qui, la veille, lui avait déjà livré un assaut formidable, revint à la charge, lui représentant toutes les difficultés de sa tâche. Deux heures durant, elle fut en proie aux troubles les plus douloureux. Enfin, Dieu, auquel elle s’abandonnait pleinement, lui rendit, avec « de grandes lumières », « sa sainte, joyeuse et amoureuse paix ». Cinq heures sonnèrent : la mère de Chantal se leva la première et alla réveiller « ses deux filles ». Chacune se revêtit avec une joie extrême de son habit de noviciat, qui n’était qu’un habit commun, « mais ravalé à l’extrémité de la modestie et humilité chrétienne ». Après s’être donné le baiser de paix, elles allèrent dans leur petit chœur faire leur oraison mentale. A la douce joie qu’elles éprouvaient, au courage surhumain dont elles se sentaient animées, elles sentaient bien que la divine Bonté avait répondu à leur appel.

A huit heures, François de Sales vint dire la messe et donner la communion à la communauté naissante. Après la messe, « il leur donna la clôture pour toute cette première année de leur noviciat ». Elles quittèrent leur nom de dames, donnèrent à Mme de Chantal le nom de Mère et prirent entre elles le nom de sœur. Elles se mirent aussitôt à étudier le petit Office de la Vierge que, quelques jours après, elles purent dire en public. La mère de Chantal s’exerçait fort péniblement à bien prononcer le latin ; elle y avait, paraît-il, une difficulté extrême. Tous les jours, M. de Boisy, frère de François de Sales, et futur évêque de Genève, venait apprendre aux trois visitandines les cérémonies de l’office, tel qu’il s’est depuis perpétué ; l’évêque lui-même mit la main aux chants que devaient adopter « ses petites colombes », et qu’il ne trouvait jamais assez simples. On n’avait fait, dans la petite maison de la galerie, aucune espèce de provision : des dons, des aumônes y suppléèrent ; un petit baril de vin dura plus d’un an. En dépit des privations, des accidents de santé, les « cloîtrières », comblées de grâces divines, se trouvaient parfaitement heureuses et auraient voulu prolonger indéfiniment l’adorable idylle. Ce temps de noviciat, ce fut vraiment la lune de miel de la congrégation naissante. Saint François de Sales aimait dire que « si on eût voulu dépeindre au naïf la véritable pauvreté évangélique, et le total oubli des choses de la terre, à cela joindre une protection visible de la Providence céleste, il n’y avait qu’à regarder la première naissance de la maison de la Visitation de Sainte-Marie ».

Cependant, de divers côtés, de Bourgogne et de Savoie, en particulier, des vocations nouvelles surgissaient. Bientôt la petite maison du faubourg de la Perrière abrita dix novices. La plupart étaient de complexion fort délicate ; l’une d’elles même ne devait pas tarder à mourir. On murmurait de ces admissions : « Que voulez-vous ? disait l’évêque de Genève, je suis partisan des infirmes. » Il savait bien, le saint évêque, que Jésus-Christ n’était pas venu uniquement pour les privilégiés de la vigueur physique et de la santé.

Telle était aussi la persuasion intime de la mère de Chantal, qui, pendant ces premières années de vie religieuse, fut très souvent malade. François de Sales estimait que cet état était particulièrement favorable à « la sainteté, à laquelle, disait-il, les tribulations et maladies sont fort propres pour donner de l’avancement, à cause de tant de solides résignations qu’il faut faire ès mains de Notre-Seigneur ». A ces progrès spirituels il travaillait lui-même, par ses entretiens, ses conseils, ses exhortations, par tout le minutieux détail d’une direction très vigilante et, à l’ordinaire, très tendre, mais qui, lorsqu’il le fallait, savait être sévère. Un jour, pour un acte de désobéissance, ou plutôt de faiblesse qui peut nous sembler bien insignifiant, — il s’agissait de quelques pièces d’or réservées pour les pauvres, et que la mère de Chantal avait autorisé ses religieuses à utiliser pour l’ornement de la chapelle, — il lui exprima son déplaisir « d’une façon grave et d’une voix puissante », et la laissa pleurer longuement avant de la consoler. Cette âme lui était si chère, qu’il la voulait parfaite. Le plus souvent possible il va voir « sa toute chère fille », s’intéresse à tous les menus faits de sa vie, la console et la réconforte quand meurt son père ou quand elle s’inquiète trop vivement de son fils. Quand il ne peut aller la voir, il lui écrit de courts billets, tout parfumés de la plus chaude et de la plus pure tendresse : « Bonsoir, la fille de mon cœur, ou plutôt ma fille et mon cœur… » « Bonsoir, mon cher courage, mon enfant. Oui, ma fille, vous êtes le courage de mon cœur et le cœur de mon courage en ce doux et triomphant Sauveur qui l’a ainsi voulu… » A la lettre, ils n’ont qu’un seul cœur, qu’une seule âme, toute consumée de l’amour divin.

Au bout d’un an, le 6 juin, fête de saint Claude, fut fixé pour la profession. Saint François de Sales régla tous les détails de la cérémonie. Une grave question fut celle du voile. La mère de Chantal proposa un voile blanc doublé d’un voile noir, puis un voile de crêpe : l’évêque trouva cela « trop délicat et trop riche » et choisit l’étamine. Comme on n’avait pas de quoi acheter des voiles neufs, on en tailla dans une ancienne robe de la mère de Chantal. On ajusta l’un des voiles sur la tête de la mère de Bréchard, et, entre plusieurs « façons », François de Sales adopta « la plus simple et moins façonnée » ; lui-même, « prenant des ciseaux, arrondit le voile par derrière comme il est à présent ». Après quoi, l’on procéda à l’ornement de l’autel, qui fut des plus modestes : de simples draps blancs sur lesquels on avait piqué de petits bouquets de fleurs rustiques servaient de tapisseries.

Le matin du 6 juin, l’évêque vint confesser ses trois chères filles et leur adresser ses exhortations paternelles. « Son visage était en feu. On voyait reluire sur sa belle figure une suave joie mêlée d’une majestueuse gravité tout extraordinaire. » La mère de Chantal, sa confession faite, renouvelle ses vœux en ces termes : « Je renouvelle et reconfirme mes vœux de perpétuelle chasteté et obéissance à votre divine Majesté, en la personne de Messire François de Sales, votre bien-aimé et très digne évêque de Genève, mon unique Seigneur et très cher Père en ce monde. Mon Dieu, mon Sauveur, je m’abandonne très irrévocablement et sans réserve à votre divine Majesté, en la présence de Messire François et m’employez à tout ce qu’il vous plaira, par l’entremise de ce grand Père de mon âme que vous m’avez donné, et m’octroyez la grâce de parfait amour à l’obéissance. » Après l’évangile, saint François de Sales, en habits pontificaux, monte en chaire et prononce une touchante allocution : « Nous verrons, dit-il, que ces trois petites âmes que la Providence de Dieu a semées dans ce petit coin de terre, se multiplieront sans nombre, et que la miséricorde divine les bénira d’une grande prospérité et sera glorifiée en elles. » Assises par terre dans le sanctuaire, les trois religieuses écoutent la parole sacrée avec un ravissement qui se peint sur leur visage. Puis, elles s’agenouillent sur le marchepied de l’autel ; on chante le Veni Creator, et les cérémonies de la profession commencent.