Le lendemain même, la mère de Chantal partait pour Bourges, où son frère l’archevêque avait tout disposé pour l’érection d’un cinquième monastère. Elle s’arrêta à Lyon, à Moulins, où elle crut devoir modérer la ferveur ascétique de la mère de Bréchard. A Bourges, on lui fit fête, et bien que la négligence des serviteurs de Mgr Frémyot lui « donnât souvent matière d’exercer la pauvreté », elle trouvait qu’elle était servie avec trop d’appareil : saint François de Sales dut calmer ses scrupules à cet égard. A Paris, où il était alors, « plusieurs bonnes âmes désiraient un établissement de Sainte Marie » : tout en prévoyant « des difficultés innombrables », il crut qu’« il fallait seconder leurs désirs », et il priait « sa très chère Mère » de venir le rejoindre. L’archevêque de Bourges aurait voulu garder sa sœur auprès de lui plusieurs années : il s’opposa de tout son pouvoir au départ pour Paris, et, le jour fixé pour ce départ, il vint dire à la mère de Chantal « qu’il avait partout défendu qu’on lui donnât aucun équipage ». Mais elle, sans se troubler, et avec cette vivacité spirituelle et ferme qui ne l’abandonnait jamais : « Monseigneur, lui dit-elle, cela n’importe s’il n’y a point d’équipage, l’obéissance a de bonnes jambes, nous irons fort bien à pied. » Retourné par cette réponse, l’archevêque lui prêta son carrosse pour la conduire jusqu’à Paris. Et, joyeuse d’obéir, laissant comme supérieure à Bourges la mère Anne-Marie Rosset, elle s’achemina vers Paris avec quatre professes et une novice, n’ayant que dix-neuf testons dans sa bourse.

Elle arriva à Paris, qu’elle ne connaissait pas encore, la veille de Quasimodo 1619. Avec raison l’évêque de Genève attachait une extrême importance à la fondation d’un nouveau monastère de la Visitation dans la grande ville bruissante et affairée, déjà ouverte aux quatre vents de l’esprit, et où se dépensait généreusement l’activité de vaillants ouvriers d’une renaissance religieuse : Bourdoise, Bérulle, Condren, M. Olier, M. Vincent. Mais la fondation n’alla pas toute seule : railleries mondaines, calomnies et médisances, méprises et étroitesses ecclésiastiques, jalousies de certaines communautés religieuses, on n’épargna rien pour décourager saint François de Sales et sainte Chantal de leur projet : par leur sang-froid, par leur humilité, par leur douceur patiente et souriante, ils finirent par désarmer toutes les hostilités. Au bout de quelques semaines, l’orage s’apaisa : le cardinal de Retz donna son consentement ; et, le lendemain, 1er mai 1619, l’évêque de Genève présida la cérémonie d’établissement, fit un sermon, exposa le Saint-Sacrement, établit la clôture et confia à M. Vincent, dont l’appui sans doute n’avait pas dû lui manquer, la direction spirituelle du nouveau monastère. Quatre mois après, le 13 septembre, il repartait pour Annecy : la mère de Chantal, qu’il avait mise en rapports avec la mère Angélique, devait rester trois ans sans le revoir, et il n’allait la revoir que pour mourir.

Les épreuves allaient fondre sur la communauté nouvelle. La maison où l’on s’était logé, au faubourg Saint-Michel, était trop petite, incommode, placée entre deux bruyants tripots, et il fallait songer la remplacer. Grave problème pour des religieuses qu’on croyait riches et qui, les aumônes venant à manquer, connurent l’extrême pauvreté : la mère de Chantal n’avait pas même de linge pour en changer. Ses compagnes étant tombées malades, elle était seule, avec deux novices, pour suffire à tout ; et elle suffit à tout, apprêtant la cuisine, servant à l’infirmerie, et « chantant l’office avec ses deux novices l’une voix si forte et soutenante, que l’on eût jugé qu’il y avait bon nombre de voix au chœur ». On commençait à respirer quand la peste éclata à Paris : tout le monde voulut fuir le fléau. La ville n’était plus qu’un désert ; l’herbe poussait haute dans les rues. Abandonnée de tous, ne sachant comment nourrir ses filles, la pauvre mère de Chantal allait dire son Pater avec larmes devant le Saint-Sacrement, implorant le pain quotidien. L’hiver venu, la misère redoubla : on n’avait pas de sièges, et il fallait s’asseoir par terre ; on n’avait ni bois, ni couvertures : plusieurs religieuses, réduites à coucher au grenier sur des fagots, se réveillaient au matin couvertes de neige. Par son entrain, sa gaîté, sa confiance dans la Providence, son humilité, et, pour dire le mot, sa sainteté, la mère de Chantal soutenait tous les courages, et, dans ce complet dénuement, les nobles femmes s’estimaient parfaitement heureuses.

Tant de vertus méritaient leur récompense. La réputation de la mère de Chantal s’étendait ; des novices appartenant aux meilleures familles et aux plus fortunées se présentaient. Avec la dot de l’une d’elles, la sœur Hélène-Angélique Lhuillier, on put acquérir les écuries de l’hôtel Zamet, qu’on transforma en un monastère. Mais en songeant aux tribulations qui avaient précédé cette acquisition, la Sainte déclarait « qu’elle avait plus acheté la maison de Paris par larmes et prières que par argent ».

Les fondations se multipliaient : à Montferrand, à Nevers, à Valence, à Orléans ; et chaque fondation nouvelle était, pour la mère de Chantal, un nouveau sujet de préoccupations. De toutes parts on s’adresse à elle pour les détails d’organisation pratique, pour la conduite à suivre en telle ou telle délicate conjoncture, pour la direction spirituelle : toujours d’accord avec saint François de Sales, elle veille à tout, et elle a réponse à tout. Et ses conseils, ses prescriptions même les plus rapides sont toujours enveloppées de bonne grâce, de la plus tendre affection. Elle veut que chaque supérieure « se rende communicative, attrayante et gracieuse envers ses filles » ; « il faut, ajoute-t-elle, qu’elles retrouvent en nous ce qu’elles ont laissé, que nous leur soyons mère, amie, sœur, toutes choses ; car si elles n’ont de l’amitié et cordialité de nous, et les unes avec les autres, elles seront sans soutien extérieur. » Elle-même prêche d’exemple : toute « tracassée » qu’elle soit, « accablée d’affaires et d’écritures », elle n’oublie personne, et les plus humbles de ses religieuses ont leur part dans les salutations, affectueux souvenirs dont elle émaille ses lettres. Son cœur de mère s’est élargi, à mesure qu’augmente le nombre de ses enfants.

Vers la fin de 1621, se sentant moins utile à Paris qu’ailleurs, elle songe à quitter la maison dont la fondation lui a coûté tant de peine. Une maladie la retient trois mois à son poste. Rétablie, elle fait procéder à l’élection d’une supérieure et, en dépit des instances dont elle est l’objet de la part des trente-quatre religieuses qu’elle laisse, en dépit du froid rigoureux, elle se résout à partir. Il y eut une scène d’émouvants adieux. Tout le monde pleurait. La mère de Chantal prononça de fortes, tendres et pieuses paroles qui nous ont été conservées. « Adieu, mes chères filles, dit-elle en terminant, je vous laisse sans vous laisser ; je vous donne de très bon cœur ma bénédiction, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Et elle embrassa toutes les sœurs qui l’accompagnèrent jusqu’à la porte, où deux carrosses l’attendaient.

Elle se rendit tout d’abord à Maubuisson où l’attendait la mère Angélique. Celle-ci, après avoir réformé le monastère de Port-Royal, dont elle était abbesse, entreprenait la réforme du couvent de Maubuisson. Elle s’était profondément attachée à saint François de Sales et à la mère de Chantal, qu’elle vénérait comme de saints personnages. L’évêque de Genève, qui l’aimait beaucoup et lui a écrit de très belles lettres, disait d’elle « qu’elle n’avait point le cœur, l’esprit ni le courage de son sexe, tellement il lui trouvait une âme généreuse et relevée au service de Dieu ». Elle aurait voulu quitter son abbaye et entrer à la Visitation. Mme de Chantal, qui avait pour elle une vive affection, appuyait fort ce dessein. Saint François de Sales hésitait beaucoup ; finalement, il proposa d’en référer à Rome ; mais comme il mourut sur ces entrefaites, l’affaire en resta là. La mère Angélique demeura la grande abbesse de Port-Royal, et Saint-Cyran succéda à saint François de Sales dans la direction de cette « âme d’insigne et extraordinaire vertu ».

En quittant Maubuisson, la mère de Chantal et ses cinq compagnes allèrent en pèlerinage à Pontoise, sur le tombeau de la bienheureuse Marie de l’Incarnation. De là, elles se rendirent à Orléans, puis à Bourges, à Nevers, à Moulins. Partout où la sainte passait, elle usait de son autorité temporelle et spirituelle pour réformer les abus ou les imperfections qui s’étaient glissés dans la vie matérielle ou religieuse des divers monastères, pour rappeler à la stricte observance de la règle, pour ranimer la piété, exalter les courages. A tout le monde elle communiquait son zèle. Et enfin elle se rendit à Alone, auprès de sa fille Françoise, où elle attendit les sœurs que saint François de Sales devait lui envoyer d’Annecy et qui devaient l’aider à fonder une maison à Dijon.

A Dijon, chose curieuse, les esprits étaient très partagés touchant l’opportunité d’accueillir les filles de la Visitation. Tandis que, dans les milieux populaires, où le nom et la réputation de la fille du président Frémyot étaient très répandus, on souhaitait passionnément leur venue, le Parlement et, en tête, son premier président Brûlart, faisait une sourde et parfois violente opposition. Deux humbles filles, Marie Bertot et Claire Parise, allèrent à Paris, virent le roi, obtinrent de lui des lettres patentes, et, cautionnées par une riche veuve, la présidente Le Grand, firent lever les derniers obstacles. Au mois d’avril 1622, quand, très émue, sainte Jeanne de Chantal arriva dans la vieille ville où, cinquante ans plus tôt, elle était née, le menu peuple lui fit une réception triomphale. Marchands et artisans avaient d’eux-mêmes fermé leurs boutiques et s’étaient répandus dans les rues, manifestant une joie extraordinaire. « On n’entendait ni l’on ne sentait rouler le carrosse, et semblait que ces bonnes gens le portassent à bras ; aussi demeura-t-on beaucoup de temps à faire bien peu de chemin, n’étant pas possible de fendre la presse. » Enfin, l’on arriva dans la petite maison louée qui devait servir de monastère : « Ce nouveau monastère, dit Jeanne en y entrant, est destiné à honorer la vie cachée de Jésus, Marie, Joseph, dans la maison de Nazareth. » Nombre de personnes de la ville vinrent lui rendre leurs devoirs. Sur le soir, plus de deux cents villageois et villageoises des environs vinrent lui souhaiter la bienvenue. Elle fut si touchée de cette démarche qu’elle fit venir les sœurs dans une grande cour et, — geste charmant qui la peint tout entière, — elle les fit dévoiler pour accueillir plus cordialement ces rustiques visiteurs. Elle les « caressa fort », leur adressa quelques pieuses paroles, et dut leur donner sa bénédiction, « car ils se mirent à genoux et ne voulurent point se lever qu’elle ne la leur eût baillée ». Le lendemain, le grand vicaire de Mgr Zamet, évêque de Langres, vint faire l’établissement. La mère de Chantal venait de réaliser l’un de ses plus chers désirs.

Bientôt les novices se présentèrent : Claire Parise, qui avait si bien su déjouer les manœuvres hostiles du Parlement ; la présidente Le Grand, dont les soixante-quinze ans étaient affamés d’austérités et d’humiliations ; Jeanne-Marguerite de Berbisey, une riche parente de la mère de Chantal. Celle-ci n’était arrivée à Dijon qu’avec quatorze livres, fruit de ses économies ; elle avait refusé l’argent que lui avait offert sa fille Françoise. Aumônes et dons affluèrent : au bout de six mois, elle avait acheté et meublé une maison spacieuse, bâti l’église, le chœur et la sacristie, commencé les parloirs. Douze novices, pleines de ferveur, avaient été recrutées. A ce moment-là, saint François de Sales, qui comptait se rendre à Avignon, lui donna rendez-vous à Lyon. Elle fit venir de Montferrand pour la remplacer la mère Favre, et le 28 octobre 1622, elle partait pour Lyon.