Enfin, la trentaine passée, après une retraite faite à la Visitation d’Autun, elle s’amende : les rapports entre la mère et la fille deviennent plus tendres et plus confiants. Quand Toulonjon meurt à Pignerol en 1633, la chaude et pieuse tendresse maternelle devient pour la jeune veuve l’unique refuge. Elle passe tout un hiver à Annecy, puis regagne son manoir d’Alone. C’est là, dans la retraite, que s’écoula tout le reste de sa vie, qui fut longue et aussi austère que le début en avait été brillant et agité : l’éducation de ses deux enfants, le soin parcimonieux donné à ses affaires, les bonnes œuvres absorbèrent tout son temps. La vertu sympathique et rayonnante de sa mère semble lui avoir toujours un peu manqué.
Si préoccupée qu’elle fût parfois de sa fille, sainte Chantal l’était encore davantage de son fils. Celui-ci, Celse-Bénigne, était charmant. Il séduisait littéralement tous ceux qui rapprochaient : son grand-père, le président Frémyot, son oncle, l’archevêque de Bourges, raffolaient de lui et lui passaient jusqu’à ses défauts ; je soupçonne même sa mère, qui, certes, ne s’aveuglait pas sur son compte, d’avoir eu pour lui, tout au fond du cœur, une secrète préférence. Beau cavalier, plein d’allant, de grâce et de mordant, — comme tous les Rabutin, — spirituel et hardi, d’une bravoure à toute épreuve, il était allé de trop bonne heure à la cour du jeune roi Louis XIII, et il y avait eu les succès les plus flatteurs. Il plaisait au roi ; il plaisait aux femmes ; on ne comptait plus ses duels et ses bonnes fortunes. Mme de Chantal gémissait au fond de son couvent. « L’âme de votre cousin, écrivait-elle à son neveu, me donne une affliction de désolation et en suis si infiniment touchée que je ne sais où me tourner, sinon du côté de la divine Providence, et là, abîmer toutes mes volontés, renonçant même entre ses mains le salut et l’honneur de cet enfant à demi perdu. Oh ! douleur et affliction incomparables, mon très cher neveu ! Il n’y en a quasi point d’égale. Si je n’étais arrêtée d’une violente fièvre quarte, je fusse déjà partie pour l’aller ôter de là où il est. Je lui mande qu’il me vienne trouver… Je ne puis passer outre, tant les larmes m’aveuglent, et la douleur de toutes parts me saisit. » Celse-Bénigne vint à Annecy en 1618, et, suivant son habitude, enjôla tout le monde, jusqu’aux visitandines. Sa mère aurait voulu le garder auprès d’elle et le faire entrer au service du duc de Nemours. François de Sales s’y employa de son mieux, mais sans succès. « La maison du prince était un monastère », et elle dut sembler bien provinciale et bien morose au brillant échappé de la cour de France. « Il est bon, disait sa mère et a de bons mouvements, mais la jeunesse l’emporte. » Elle l’emporta loin d’Annecy.
Il rentre donc à Paris, et la vie de fêtes, de plaisirs, de duels recommence de plus belle. Celse-Bénigne a pour amis Montmorency-Bouteville, Chalais, Toiras, les plus turbulents d’entre tous ces jeunes gens qui entourent le roi, et qui se moquent avec insolence des sévères prescriptions du tout-puissant cardinal. Il va combattre, avec sa bravoure habituelle, les huguenots assiégés dans Montauban. Mme de Chantal craint pour sa vie, mais elle craint plus encore pour son âme, qu’elle recommande instamment aux prières de ses religieuses : elle voudrait fixer ce mauvais sujet qui lui est une croix perpétuelle, et elle songe à le marier. Plusieurs années durant, elle multiplie les recherches et les démarches infructueuses. Enfin, en 1623, elle réussit à lui faire épouser Marie de Coulanges, la fille d’un conseiller d’État, secrétaire des finances. La jeune fille était riche, aimable, pieuse, extrêmement douce : Mme de Chantal l’aima de tout son cœur ; mais, si enchantée qu’elle fût de ce mariage, elle ne voulut pas y assister, quoiqu’on l’en priât instamment, afin de ne pas donner l’exemple d’une dérogation, même légitime, aux règles de la vie religieuse.
Cette trop courte union fut très heureuse. Mais l’incorrigible Celse-Bénigne ne tarda pas à faire des siennes. Le jour de Pâques, il quitta l’église pour aller assister Bouteville dans une affaire d’honneur. Les édits contre le duel étaient très sévères. Les prédicateurs fulminèrent contre les duellistes, et le Parlement de Paris les condamna à être pendus. Chantal dut se réfugier à Alone, plongeant tous les siens dans l’inquiétude et l’affliction. L’orage passé, il put reparaître sans danger à la cour. Mais le terrible cardinal ne souffrait pas qu’on le raillât ou qu’on lui désobéît. Chalais, Bouteville montèrent sur l’échafaud. A l’attitude du roi, Celse-Bénigne sentait que la disgrâce était proche. Pour l’éviter, il alla rejoindre son ami Toiras qui s’était enfermé dans l’île de Ré pour repousser l’attaque de la puissante flotte anglaise que les protestants de La Rochelle avaient appelée à leur secours. Le 22 juillet 1627, dans un sanglant combat, après des prodiges de valeur, il tomba, percé de vingt-sept coups de piques : il avait trente et un ans.
Il fallait apprendre la douloureuse nouvelle à la mère de Chantal qui ne cessait de trembler pour la vie et pour l’âme de son fils : elle lui avait écrit de très belles lettres qui l’avaient préparé à une fin très chrétienne ; de toutes parts, elle faisait prier pour lui. Un jour, après la messe, l’évêque de Genève, Jean-François de Sales, frère et successeur de saint François, la fait appeler au parloir : « Ma Mère, lui dit-il, nous avons des nouvelles de guerre à vous dire ; il s’est donné un rude choc en l’île de Ré ; le baron de Chantal, avant que d’y aller, a ouï messe, s’est confessé et communié. — Et enfin, Monseigneur, dit cette digne mère, il est mort ! » Le bon prélat se mit à pleurer, sans pouvoir répondre une seule parole, et ce fut un gémissement universel dans le parloir. » Seule tranquille parmi tous ces sanglots, à genoux, les mains jointes, les yeux levés au ciel, sainte Chantal pleurait doucement, et elle disait (ce sont ses propres paroles, que la mère de Chantal a immédiatement transcrites) : « Mon Seigneur et mon Dieu, souffrez que je parle pour donner un peu d’essor à ma douleur ; et que dirai-je, mon Dieu, sinon vous rendre grâces de l’honneur que vous avez fait à cet unique fils de le prendre lorsqu’il combattait pour l’Église romaine ? » Puis elle prit un crucifix et baisant les deux mains clouées sur la croix : « Mon Rédempteur, dit-elle, je reçois vos coups avec toute la soumission de mon âme, et vous prie de recevoir cet enfant entre les bras de votre infinie miséricorde. » « O mon cher fils, ajouta-t-elle, que vous êtes heureux d’avoir scellé par votre sang la fidélité que vos aïeux ont toujours eue pour l’Église romaine ! En cela je m’estime bien heureuse, et rends grâce à Dieu d’avoir été votre mère. » Et enfin elle se tourna vers la mère de Châtel, et elles dirent ensemble un De Profundis.
Après quoi, étant sortie du parloir, elle alla prier longuement devant le Saint-Sacrement, « jusqu’à ce que la supérieure la priât d’aller prendre un peu de nourriture : ce qu’elle fit, se levant de sa prière toute tranquille et toute résignée. Elle se mit à la suite des exercices religieux et à poursuivre les affaires commencées, comme si de rien n’eût été. » Mais, si résignée qu’elle fût, si heureuse même que son fils ne fût pas mort en duel, mais au service de l’Église, la nature reprenait ses droits. Son silence et son accablement « faisaient peur pour sa vie ». En récréation, les yeux fermés, elle filait sa quenouille sans dire un mot, comme absente. Elle avait peine, disait-elle, à monter toute seule « où Dieu la tirait » ; et elle mit quelque temps à retrouver son équilibre intérieur et l’entière sérénité de son âme. Elle n’y parvint qu’en prenant encore sur elle la douleur des autres, celle de son frère l’archevêque, celle de sa belle-fille, et en leur prodiguant les consolations de son ardente foi chrétienne.
Et elle n’était pas au bout de ses tristesses. Cinq ans après son mari, la jeune veuve de Celse-Bénigne mourait à son tour, laissant une « pauvre petite fille » qui allait être Mme de Sévigné. La mère de Chantal fut profondément affectée de cette mort : elle « aimait tendrement » sa belle-fille. « Voilà comment, écrivait-elle douloureusement, Dieu nous tire pièce à pièce tout ce qui nous est plus cher ici-bas. » Un mois après, elle apprenait la mort de son gendre, M. de Toulonjon, qu’elle aimait beaucoup lui aussi. Elle pâlit affreusement : « Voilà bien des morts, dit-elle, ou plutôt bien des pèlerins qui se hâtent de gagner le logis éternel. » De ses six enfants, de sa bru, de ses gendres, il ne lui restait plus que Françoise, et trois petits-enfants en bas âge. Elle avait perdu sa sœur, son mari, son père, son incomparable guide et ami saint François de Sales. Elle demeurait seule, à soixante ans, vestale douloureuse et sainte, pour veiller sur toutes ces tombes. Dieu frappait à coups redoublés sur cette âme héroïque et tendre, comme s’il voulait la détacher entièrement de la terre et « l’attirer davantage à lui ». Les enseignements et l’exemple du saint évêque de Genève avaient bien produit leur fruit. Et si parfois elle avait eu quelques doutes ou quelques scrupules, — et elle en a eu, — touchant le meilleur emploi de sa vie et sur la difficulté de concilier ses devoirs de mère et les impérieuses exigences de sa vocation religieuse, elle pouvait, au soir de son existence, se rendre ce témoignage que lui rendit un jour Celse-Bénigne, — ce charmant Celse-Bénigne qui, jadis, avait voulu l’écarter du cloître : « J’admire, lui écrivait donc ce dernier au lendemain de son mariage, j’admire la conduite de Dieu sur nous. Quand vous seriez demeurée au monde selon nos souhaits, et que vous auriez pris les soins de nous avancer que votre amour maternel et votre non-pareille prudence auraient su vous faire inventer, vous n’auriez pas pensé à me loger mieux que je ne suis, Dieu m’ayant donné en mon mariage tous les avantages souhaitables à ceux de ma condition, de mon âge et de mon humeur. »
Le fait est que la mère de Chantal avait su tout concilier et mener de front les multiples obligations de sa double vie. Si vives et absorbantes qu’aient été ses préoccupations familiales, elles n’ont jamais nui aux minutieuses charges qu’elle assume ; et, réciproquement, sa dévorante activité de fondatrice et d’organisatrice ne l’empêche nullement de se dépenser en lettres, conseils, démarches de toute sorte pour le bien-être ou le bonheur de ses enfants. Souvent malade et, néanmoins, toujours prodigieusement active, on est émerveillé de tout ce qu’elle a pu faire tenir d’œuvres et d’initiatives dans la courte enceinte d’une pauvre vie humaine.
A peine relevée de la maladie qui avait suivi la mort de sa fille Marie-Aimée, elle est appelée à Grenoble par saint François de Sales pour y fonder, comme à Lyon et à Moulins, une nouvelle maison de la Visitation. Les voies lui avaient été préparées par une fervente chrétienne, la présidente Le Blanc, dont la « sainte ardeur » était son œuvre. « Je vous prie, lui écrivait saint François, ma très chère mère, de préparer doucement nos petites avettes, pour faire une sortie au premier beau jour et venir travailler dans la nouvelle ruche pour laquelle le Ciel prépare bien de la rosée. » Les débuts du nouveau monastère furent beaucoup moins rudes que ceux du monastère de Moulins, où la mère de Bréchard, la fondatrice, avait éprouvé de terribles difficultés. Il suffit de quelques jours à la mère de Chantal pour tout régler à la satisfaction générale. Après avoir assisté, le 8 avril 1618, à la consécration solennelle de la maison nouvelle, reçu quelques novices, établi la mère Marie-Péronne de Châtel comme supérieure, elle put repartir pour Annecy, où son « bien-aimé Père » l’attendait avec quelque impatience.
Celui-ci, en effet, venait de recevoir le bref du pape Paul V qui le déléguait pour ériger la congrégation de la Visitation en ordre religieux, sous la règle de saint Augustin. Assisté de la mère de Chantal, il examina longuement et minutieusement les constitutions de l’institut, en arrêta le texte définitif, déclarant qu’elles « devaient être à perpétuité inviolablement observées et gardées », et, le 16 octobre, dans une cérémonie solennelle, la congrégation de Sainte Marie était élevée à la dignité d’un ordre religieux, contrairement aux intentions premières de ses saints fondateurs.