Il a été tiré de cet ouvrage :
dix exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 10,
et soixante-quinze exemplaires sur papier teinté
vélin pur fil Lafuma
numérotés de 11 à 85.

Nihil obstat :
Lutetiæ Parisiorum
die XXVI junii anno MCMXXIX
Yvo de la Brière,
cens. dep.

Imprimatur :
Lutetiæ Parisiorum
die 16a novembris 1929
V. Dupin,
v. g.

Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1929,
by Ernest Flammarion.

A MA FEMME

CHAPITRE PREMIER
JEUNE FILLE D’AUTREFOIS[1]

[1] Ce petit livre doit beaucoup à ses devanciers : au volume récent, sagace et bien informé de M. le vicomte du Jeu (Perrin), à la copieuse biographie classique de Mgr Bougaud (Poussielgue), au livre si vivant, si fin et si pénétrant de l’abbé Bremond (Gabalda), aux travaux de MM. Henry Bordeaux et F. Strowski (Plon). Et, bien entendu, on s’est reporté aux sources proprement dites, à la délicieuse Vie de sainte Chantal par sa secrétaire, la mère de Chaugy, aux œuvres et aux lettres de la Sainte, à la correspondance de saint François de Sales, dans les admirables éditions qu’en ont procurées les visitandines du premier monastère d’Annecy.

Elle est née à Dijon, comme saint Bernard et comme Bossuet. Comme eux de vieille souche bourguignonne, elle est bien de cette race où le sang est chaud, dru, généreux, où l’ardeur idéaliste s’accompagne toujours d’un ferme bon sens, d’une forte attache aux réalités de la vie et du sol, d’un magnifique besoin d’action. Par son père, le président Frémyot, elle appartient à une famille de parlementaires où le loyalisme monarchique et catholique est une vivante et constante tradition. Par sa mère, Marguerite de Berbisey, — les Berbisey se sont alliés à la famille de saint Bernard, — elle a comme recueilli une parcelle de l’héritage moral de l’homme étonnant qui fut en son temps le fondé de pouvoirs de la papauté. « Bon sang ne peut mentir », disait-elle ; et ce n’est pas elle qui eût fait mentir le proverbe.

Comme les Pascal, comme les Bossuet, comme nombre de familles de l’ancienne France, les Frémyot ont progressivement franchi « l’étape ». Sortis probablement du peuple, ils s’élèvent peu à peu jusqu’aux plus hautes magistratures provinciales. Le bisaïeul du président Frémyot était un simple officier de la maison du Téméraire ; son grand-père fut clerc et auditeur des comptes ; son père, conseiller au Parlement de Bourgogne ; lui-même fut successivement conseiller maître à la Chambre des Comptes, avocat général, président à mortier du Parlement, maire de Dijon. De génération en génération, on le voit, ces Frémyot montent et se poussent. Leur activité, leur intelligence, leur esprit d’ordre, leur sens des affaires ont assuré leur fortune, donné l’essor à leurs légitimes ambitions. Robustes et fervents chrétiens, d’ailleurs, ils n’entendent pas plaisanterie sur le chapitre de la religion ; ils n’ont aucune complaisance pour les hérétiques. Mme de Chantal pourra dire avec vérité qu’elle « rendait tous les jours grâces à Dieu de ce que jamais aucun de sa race, à ce que l’on ait su, n’a été que très bon catholique ». Et c’est elle, sans doute, qui a conté à sa confidente, la charmante mère de Chaugy, la savoureuse et symbolique anecdote que voici :

Son grand-père, le conseiller Jean Frémyot, à l’âge de soixante-quinze ans, « eut révélation du jour et de l’heure de son décès ». La veille, il alla dire adieu à ses parents et amis, « leur disant, avec une sainte simplicité, qu’il était sur son départ pour aller au voyage éternel ». Mais il était trop faible pour monter sur sa petite mule. Alors, « cette bête, comme si elle eût connu la nécessité de son maître, étend ses quatre jambes, s’abaisse jusque quasi à toucher la terre avec son ventre, et demeure dans cette posture jusqu’à ce que ce bon vieillard fût bien agencé sur sa selle, que tout doucement elle se releva tirant ses pieds l’un après l’autre, et au retour de ce petit voyage, elle se mit dans la même posture pour laisser descendre commodément son bon maître. » Celui-ci, rentré chez lui, se mit au lit, passa la nuit en prières, et, le matin venu, après s’être confessé, avoir communié, reçu l’extrême-onction, se fit dire une messe qu’il entendit pieusement de son lit. Au moment où le prêtre levait le calice, il expira comme il l’avait prédit, « disant, en latin, ce verset de David : Quando consolaberis me ? O Dieu ! quand me consolerez-vous ? »