Plus anciennement connus que les Frémyot, les Berbisey se sont élevés comme eux aux premières charges du Parlement de Bourgogne. Là aussi les traditions de foi et de vertus chrétiennes sont restées très vivaces. De Marguerite de Berbisey, la mère de sainte Chantal, morte au bout de quatre ans de mariage, nous ne savons qu’une chose, c’est qu’elle fut « regrettée de tous et surtout des pauvres, qui l’accompagnèrent à sa dernière demeure, en pleurant et en l’appelant tout haut leur bienfaitrice ».

Resté veuf à trente-six ans avec deux filles et un fils en bas âge, Bénigne Frémyot partagea son temps entre ses occupations professionnelles et l’éducation de ses enfants. Sa plus jeune sœur, veuve, elle aussi, vint habiter avec lui et tenir sa maison. Ce foyer ainsi reconstitué ne paraît pas avoir été trop austère. Dans ce pays de vie plantureuse et facile on n’est pas très morose, et le monde parlementaire en particulier a presque toujours su fort bien concilier la gravité des idées et des mœurs avec les libres agréments de la vie sociale.

Le président Frémyot n’aimait pas les protestants, et dès sa jeunesse il ne perdait pas une occasion de combattre leur influence. Soir et matin, il réunissait ses enfants et, dans des entretiens familiers, il veillait à leur instruction religieuse, les mettant en garde contre l’hérésie, réchauffant et entretenant leur foi dans la véritable Église. Ces leçons n’ont point été perdues.

C’était une haute et forte personnalité que celle du président Frémyot. La netteté de son esprit, la droiture de son jugement, l’élévation et l’énergie de son caractère s’étaient de bonne heure imposées à tous ses collègues, et telle était son autorité, comme avocat général, que la cour ne manquait jamais de se rallier à ses conclusions. Il est à croire qu’il approuva vigoureusement la généreuse attitude du lieutenant-général de la province, Léonor de Chabot-Charny qui, sous l’influence de Pierre Jeannin, avocat-conseil de la ville, au moment de la Saint-Barthélemy, refusa d’exécuter les ordres sanguinaires qu’il avait reçus. Bien que l’heureuse ville de Dijon, derrière ses fortes murailles, fût à l’abri des coups de main, le zèle catholique et le patriotisme de Bénigne Frémyot s’attristaient des maux sans nombre que les funestes guerres religieuses déchaînaient sur tout le pays. Les bandes de Coligny, surtout leurs alliés, les reîtres et lansquenets venus d’Allemagne, à plus d’une reprise parcourent la Bourgogne, pillant, brûlant, violant, massacrant, en dignes successeurs des hordes d’Attila. Partout des scènes de meurtre et de désolation : les hommes se jetant à l’eau ou sautant par-dessus les murs, les femmes « se sauvant toutes nues en chemise par les chemins avec leurs petits enfants » ; plus de quatre cents villages brûlés en 1569 ; nouvelle invasion dévastatrice en 1576 : il semblait que ces effroyables misères ne dussent jamais prendre fin.

Vingt ans encore les guerres civiles vont déchirer la France. Sous l’impopulaire Henri III, la Bourgogne, longtemps fidèle à son roi, adhère bruyamment à la Ligue : en 1588, le Parlement enregistre solennellement l’édit. Persécuté, honni pour son obstiné loyalisme, M. Frémyot se retire à Flavigny avec les rares parlementaires, — un Bossuet, note l’abbé Bremond, était du nombre, — auxquels il a fait partager ses convictions ; et là, muni des pleins pouvoirs du roi, il oppose un Parlement légal au Parlement rebelle. Menacé par les ligueurs de recevoir « dedans un sac » la tête de son fils, leur prisonnier, il adresse au lieutenant-général une lettre très digne sans raideur et très ferme, empreinte du plus noble stoïcisme, et qu’on nous a heureusement conservée : « Ni les tourments que l’on pourrait me donner, y disait-il, ni ceux que l’on fera à mon fils, que je sentirai plus que les miens, ne me pourraient ébranler à faire chose contre mon honneur et le devoir d’un homme de bien. J’aime mieux mourir tôt, ayant la réputation entière, que vivre longuement sans réputation. » Ce langage cornélien dut toucher le lieutenant-général : les ligueurs se contentèrent d’une « très grosse rançon ».

Henri III meurt assassiné : le roi légitime est un huguenot. Grave crise de conscience pour le président Frémyot : « en une nuit, il devint tout blanc du côté sur lequel il s’était couché ». Mais son parti est pris : il n’abjurera pas sa foi monarchique. A Flavigny, à Semur, il organise la résistance à la Ligue : il paie de ses deniers les soldats du roi de France, lui recrute partout des partisans, leur fait prêter serment, « à la condition qu’il se ferait catholique », sacrifiant tout, son temps, sa santé, sa situation, sa fortune, à la cause qu’il avait embrassée. Quand, le 20 juin 1595, Henri IV, converti, sacré roi de France, vainqueur des Espagnols à Fontaine-Française et rentré dans sa bonne ville de Dijon enfin soumise, se fit présenter le petit parlement de Semur qu’il avait immédiatement convoqué, ce dut être pour M. Frémyot une grande joie. Il n’abusa pas de sa victoire. Henri IV lui « départit ses caresses royales avec profusion » et voulut faire de ce juste un premier Président : il refusa et se fit accorder simplement la grâce d’un de ses plus mortels ennemis que le roi allait envoyer au supplice. « Sire, lui déclara-t-il un jour, je vous confesse que si Votre Majesté n’eût crié de bon cœur : Vive l’Église romaine ! je n’aurais jamais crié : Vive le roi Henri IV ! » Henri IV, qui aimait cette chrétienne franchise, eût été heureux d’avoir sous la main à Paris le président Frémyot. Celui-ci ne voulut pas quitter Dijon. Son expérience de la vie et des hommes, tous les deuils qui l’avaient accablé l’avaient sans doute détaché du monde : il voulait se faire prêtre ; il ne le put, ayant été marié deux fois, et la seconde avec une veuve. Redevenu très populaire, comblé de faveurs et de bénéfices par le roi, nommé par le Parlement, puis confirmé par le peuple, maire de Dijon, il fut, quinze années durant, dans sa province natale, l’un de ceux qui, par leur zèle et leur dévouement, collaborèrent le plus activement à l’œuvre réparatrice que l’autorité royale avait entreprise.

De ce grand chrétien, de ce père héroïque et sage qu’elle aimait et respectait profondément, Jeanne de Chantal sera la digne fille. Elle avait une sœur aînée, Marguerite, d’un an plus âgée qu’elle, et un frère cadet, André, plus tard archevêque de Bourges, dont la naissance coûta la vie à sa mère. Elle était née le 23 janvier 1572, — l’année de la Saint-Barthélemy, — tout près du Palais, dans le vaste hôtel, aujourd’hui détruit, des Frémyot. Elle fut baptisée le jour même et appelée Jeanne, du nom de saint Jean l’Aumônier, dont c’était la fête. L’éducation à la fois virile et tendre qu’elle reçut de son père et de sa tante suppléa, dans la mesure du possible, à l’absence d’une direction maternelle, et il en fut pour elle, nous dit-on, « non guère moins que si elle eût été au sein de sa défunte mère ». C’était une enfant vive et pieuse, et les mots d’enfant qu’on nous cite d’elle nous donnent à croire qu’elle avait de bonne heure hérité du peu de sympathie de son père pour les protestants. Il ne semble pas qu’on ait beaucoup poussé son instruction : son intelligence, ses lectures, ses observations personnelles feront le reste. « Elle apprenait, nous dit la mère de Chaugy, avec une grande souplesse et vivacité d’esprit tout ce qu’on lui enseignait, et on l’instruisait de tout ce qui est convenable à une demoiselle de sa condition et de son bon esprit : à lire, écrire, danser, sonner des instruments, chanter en musique, faire des ouvrages, etc., etc. »

Et, bien entendu, dans ce milieu très profondément religieux, on cultivait et on encourageait ses précoces dispositions à la piété. Elle avait une dévotion toute particulière pour la Vierge, « se nommant elle-même son enfant ». Elle pleurait à la vue d’un malheureux. « Si je n’aimais pas les pauvres, disait-elle, il me semble que je n’aimerais plus le bon Dieu. » Et de sa confirmation date un désir « qui ne la quitte plus, de faire de grandes choses pour Dieu, et même de souffrir le martyre ».

N’allons pas croire, cependant, que d’austères pensées de cloître hantaient déjà cette vive jeunesse. Dans ces vieilles familles bourguignonnes de magistrats humanistes et bons vivants on savait concilier les devoirs et les plaisirs, Dieu et le monde. Un mot, un simple mot de la mère de Chantal nous ouvre à cet égard les plus aimables perspectives. « Moi, dit-elle, qui ai été fille à toute folie, quand je donnais aux étourneaux que je nourrissais un petit morceau de sucre, je me faisais suivre en haut et en bas, partout où je voulais. » Je la vois, pleine de vie, de santé et de bonne humeur, jolie d’ailleurs et le sachant peut-être, rieuse et même un peu espiègle, aimant toutes les belles et bonnes choses de la nature et de la vie, délicieusement primesautière, charmante en un mot et « traînant tous les cœurs après soi » : car j’imagine que ce n’étaient pas les seuls étourneaux qui la suivaient « en haut et en bas, partout où elle voulait ». Et elle me fait un peu songer à Jacqueline Pascal enfant.

En 1587, sa sœur aînée, Marguerite, épousait, à seize ans, Jean-Jacques de Neuchaize, seigneur des Francs, âgé de quarante. Les Neuchaize étaient de bons gentilshommes du Poitou, apparentés aux Saulx-Tavanes, une des plus grandes familles de Bourgogne : par ce brillant mariage, les Frémyot gravissaient un nouvel échelon de la hiérarchie sociale. Le jeune ménage retourna peu après en Poitou, emmenant Jeanne, qui devait s’entendre à merveille avec sa sœur et qui, probablement, son père étant sur le point de se remarier, ne se souciait guère de rester seule avec une belle-mère. M. Frémyot « souhaitait fort de la garder auprès de soi », mais « il s’en dépouilla néanmoins pour le contentement de sa fille aînée ». Peut-être aussi, songeant à son prochain remariage, aux troubles croissants qui menaçaient de désoler la Bourgogne, jugeait-il plus sage et plus prudent d’éloigner quelque temps la jeune fille. Cet éloignement devait durer cinq ans.