Chez le baron des Francs servait « une vieille demoiselle », une gouvernante sans doute, un peu sorcière, à ce qu’il paraît, et qui « n’oublia rien pour flétrir par ses artifices cette belle fleur croissante ». Jeanne, sauvegardée par sa piété, sut se dérober à toutes ces manœuvres corruptrices, et elle finit par obtenir de son beau-frère qu’il congédiât « cette mauvaise créature ». M. des Francs aurait voulu marier sa jeune belle-sœur dont le sérieux et la grâce avenante séduisaient tout le monde. Elle repoussa deux demandes de mariage en apparence très avantageuses, l’une avec un gentilhomme huguenot qui d’abord avait essayé de donner le change sur ses opinions, mais dont elle devina les véritables sentiments, l’autre avec un aventurier qui avait fort habilement réussi à en imposer à toute sorte de gens, mais contre lequel un sûr instinct l’avait bien vite mise en garde.

Le Poitou n’avait pas été épargné par la fureur iconoclaste des protestants. Partout des monastères, des églises, des chapelles ruinées, profanées ou brûlées. La ferveur religieuse de Jeanne s’attristait profondément à la vue de toutes ces ruines, dont, sa vie durant, elle garda le vivace et douloureux souvenir. « Elle avait, disait-elle souvent, un tel regret de voir ces églises en ce piteux état, qu’elle ne pouvait s’empêcher de pleurer en les voyant et que parfois elle n’osait ôter son masque, parce que l’on connaissait qu’elle avait pleuré ; et l’on faisait des enquêtes, quel mécontentement elle pouvait avoir chez Monsieur son beau-frère. » Bien qu’elle ne se dérobât pas au monde, à « toutes les honnêtes libertés et divertissements permis aux demoiselles de sa condition », il semble, à en juger par un portrait que nous avons d’elle, qu’elle ait scrupuleusement évité dans sa mise les excentricités provocantes des modes d’alors : la modestie et la simplicité de ses toilettes rehaussaient encore le charme original et très prenant de toute sa personne.

Jeanne allait avoir vingt ans. A Semur, où il bataillait contre les ligueurs, M. Frémyot devait trouver son foyer bien désert : sa seconde femme était morte en donnant le jour à un fils qui ne vécut pas ; son fils André poursuivait à Paris ses études. Profitant de l’interruption des opérations militaires, il fit revenir auprès de lui sa seconde fille. Les deux sœurs eurent quelque peine à se quitter, au témoignage de la mère de Chaugy. « Elles se séparèrent, nous dit cette dernière, avec de grands ressentiments, ayant vécu ensemble dans une si grande union et bonne intelligence, qu’elles n’avaient jamais eu une parole de travers ni de conteste ; aussi notre bienheureuse Mère la regardant comme sa sœur aînée, lui obéissait ainsi qu’elle eût fait à sa propre mère. » Peut-être s’entendait-elle moins bien avec son beau-frère, dont les vues ne concordaient pas toujours avec les siennes.

De retour en Bourgogne, « elle fut beaucoup recherchée en mariage ». Il ne semble pas qu’elle ait alors songé à se faire religieuse ; mais, si l’on en croit le décret de canonisation, elle n’avait point la vocation conjugale et elle aurait voulu rester fille. En ce temps-là, on ne se préoccupait guère de consulter les enfants sur leurs goûts personnels. Le président Frémyot avait en vue, pour sa fille, un parti fort brillant. Il avait distingué un jeune gentilhomme, le baron Christophe de Rabutin-Chantal, et l’avait fait nommer capitaine de la garnison de Semur. C’était le fils d’un vieux soldat des armées royales, le baron Guy de Chantal, dont la vie accidentée et romanesque avait été traversée de tragiques aventures. La famille des Rabutin était très ancienne. Par sa mère, le baron Christophe était le dernier descendant de la famille de saint Bernard. Il était aimable, fin, poète à ses heures, très doux et fort séduisant ; très brave avec cela ; il était sorti victorieux de dix-huit duels, mais sans avoir, dit Bussy, « jamais tué personne ». Le portrait qu’on croit avoir de lui au musée de Versailles évoque l’image d’un charmant et beau cavalier. Le choix du président Frémyot était heureux, et Jeanne n’eut pas beaucoup de peine à s’abandonner à la volonté paternelle. Elle aima de tout son jeune cœur « ce brave seigneur » qui lui rendait pleinement sa tendresse. Elle était, dit un manuscrit, « d’une taille au-dessus de la médiocre. Ses yeux étaient noirs et vifs, le teint uni et fort blanc. Elle avait les lèvres vermeilles et le sourire charmant ; la physionomie majestueuse tempérée par un grand air de douceur. » « Elle était, écrit de son côté la mère de Chaugy, de riche taille, d’un port généreux et majestueux, sa face ornée de grâces, et d’une beauté naturelle fort attrayante, sans artifice et sans mollesse ; son humeur vive et gaie, son esprit clair, prompt et net, son jugement solide ; il n’y avait rien en elle de changeant ni de léger. Bref, elle était telle qu’on la surnomma la Dame parfaite ; et ce fut avec regret universel qu’on la vit sortir de Dijon [ou plutôt de Semur] pour aller demeurer à Bourbilly, qui est le château où résidait d’ordinaire le baron de Chantal. » En un mot, la solidité dans la grâce : comment Chantal, même s’il avait été, comme le prétend Bussy, « fort galant » dans sa prime jeunesse, n’aurait-il pas été le plus épris des maris ?

Le mariage, — « l’un des plus accomplis qui aient été vus », — fut célébré dans la chapelle de Bourbilly, le 28 décembre 1592. En des temps moins troublés, il l’eût été sans doute à Dijon, au milieu d’une nombreuse assistance. Seuls les Neuchaize et quelques parents et amis y assistaient. Se marier en pleine guerre civile, c’était un bel acte de foi dans l’avenir, mais on était brave chez les Frémyot, comme chez les Chantal, et dans ce généreux pays de Bourgogne on ignorait la peur de vivre.

CHAPITRE II
LA CHATELAINE DE BOURBILLY

A quelques kilomètres de Semur, dans un verdoyant vallon que traverse une petite rivière, le Senain, s’élevait le vieux château de Bourbilly, vaste masse carrée flanquée de tours, défendue par de hautes murailles, entourée de fossés, et à laquelle on accédait par un pont-levis. Des salles immenses et glaciales, que chauffaient de hautes cheminées sculptées, et où s’étalait à profusion l’écusson des Rabutin. C’est là que la jeune baronne est appelée à vivre. Le domaine était riche, et Mme de Sévigné l’estimera plus tard cent mille écus ; mais le malheur des temps, l’incurie des Rabutin qui « brûlaient la chandelle par les deux bouts », l’un à Monthelon, l’autre à Bourbilly, avaient fort compromis « les affaires de la maison ». En mariant son fils à la riche héritière des Frémyot, le vieux baron Guy, spéculant sans doute sur le goût du président pour la noblesse, avait surtout voulu les rétablir. Le baron Christophe avouait 8.000 écus de dettes : il en avait 15.000. C’était presque toute la dot de Jeanne.

Celle-ci ne s’était point mariée pour prendre sur elle « tout le soin de sa maison ». Elle était jeune, aimable et aimée, un peu insouciante peut-être, et, comme il était naturel, elle aurait voulu jouir un peu de sa jeunesse et de la vie. L’administration d’une maison « où il n’y avait pas peu de besogne » n’était point son fait. « Elle y eut une extrême répugnance, car elle n’avait jamais su ce que c’était que soucis, sinon par ouï-dire ; et il lui fâchait extrêmement de sacrifier sa liberté innocente aux tracas embarrassants du soin d’un ménage. » Mais on ne résiste pas aux tendres et sages exhortations d’un mari dont on veut mériter la confiance. Christophe de Chantal allégua l’exemple de sa propre mère. C’était une sainte femme, ménagère accomplie, qui avait dû avoir quelque mérite à vivre en bonne intelligence avec son violent et capricieux mari : l’héroïsme chrétien avec lequel elle avait supporté et longtemps dissimulé les atroces douleurs d’un cancer au sein semble un chapitre de la vie des martyrs. La jeune femme était une âme de la même famille. Elle « fut si touchée du récit de la vertu de cette belle-mère, que, dans le regret de n’avoir pas joui de sa conduite et de sa douce présence, elle se résolut, dès ce jour-là même, de se rendre son imitatrice, et, sans plus disputer, se chargea des affaires et des soins de la maison ».

Et avec cette générosité, cette fermeté de décision qui la caractérisent, elle se met aussitôt à l’œuvre, « ceignant ses reins de force et fortifiant son bras ». Tous les matins elle fait dire la messe à la chapelle du château, et, le dimanche, pour l’édification du voisinage, elle se rend à la paroisse, bien qu’elle soit éloignée d’une demi-lieue : elle veille à ce que tous les gens de sa maison assistent, autant que possible, à l’office matinal ; la prière du matin et du soir est faite en commun ; elle-même se charge des instructions pour les domestiques. Elle proscrit ou brûle tous les « mauvais livres » qu’elle a trouvés à Bourbilly, et fait sa lecture habituelle de la Vie des Saints ou des Annales de France. Levée tous les jours de grand matin, elle a vaqué aux soins du ménage, donné ses ordres, envoyé ses gens au travail quand se lève M. de Chantal « qui aime fort à dormir la grasse matinée ». Elle a l’œil à tout, visite à cheval les fermes les plus éloignées, dirige et surveille tout, travaux et serviteurs, se fait rendre des comptes minutieux, prêchant d’exemple, jamais inactive, à l’ordinaire cousant ou filant parmi ses domestiques, toujours vêtue de laine, sauf quand quelque visite ou réception lui donnait l’occasion de revêtir ses beaux atours de jeune mariée. Au bout de quelque temps de ce régime, les créanciers étaient payés, le domaine avait repris son ancienne valeur, et la ruche laborieuse redevenait la belle ruche d’autrefois, féconde en miel et en bonnes œuvres.

Cette exemplaire vertu chrétienne n’était point une vertu morose. On recevait, on chassait à Bourbilly. La jeune châtelaine savait se faire obéir, mais elle savait encore mieux se faire aimer. « Elle n’était point crieuse, ni maussade parmi ses domestiques » : en dix-huit ans, « elle n’a presque point changé de serviteurs ni de servantes, excepté deux qu’elle congédia pour ne les pouvoir faire amender ». Il n’est pas vrai, comme on se l’imagine dans nos fausses démocraties, que les humbles n’aiment point l’autorité. Le peuple aime à être bien commandé ; il déteste l’anarchie et le caprice ; il n’a que du mépris pour ceux qui flattent ses bas instincts ; il est tout naturellement l’ami d’une règle intelligente et qui se tempère de bonté. Comme tous ceux qui ont l’âme d’un vrai chef, Jeanne de Chantal savait, par sa fermeté, sa netteté d’esprit et sa douceur, se concilier les volontés les plus rebelles. On l’aimait pour son entrain, sa gaîté, sa haute raison souriante et bonne. Rien en elle de compassé, de figé, de tendu. Elle n’avait point, avec l’âge, dépouillé sa grâce mutine d’enfant espiègle « à toute folie », et son profond sentiment du devoir s’accommodait fort bien des vifs élans d’une verve malicieuse et parfois bien ingénieusement spirituelle. Écoutez-la longtemps après conter à ses religieuses, avec un sourire encore amusé, comment elle s’y prenait pour faire lever M. de Chantal : « Lorsqu’il commençait d’être tard, et que j’étais revenue dans la chambre, y faisant assez de bruit pour l’éveiller, afin qu’on dît la messe à la chapelle pour faire après les affaires qui restaient, l’impatience me venait. J’allais tirer les rideaux du lit en lui criant qu’il était tard, qu’il se levât, que le chapelain allait commencer la messe ; enfin, je prenais une bougie allumée et la lui mettais sous les yeux et le tourmentais tant qu’enfin je le faisais quitter son sommeil et sortir du lit. »