Écrire, d’ailleurs, ne lui suffit pas : elle sait fort bien que si précise, détaillée, affectueuse que soit une lettre, on n’y saurait tout dire, ni tout faire entendre ; elle sait que, pour s’attacher des êtres humains et leur insuffler un même esprit, rien ne vaut la présence réelle, le contact personnel, la parole directe et vivante. Toutes les fois qu’elle le peut, sans nuire à ses multiples obligations, elle monte à cheval ou, quand, à cinquante-quatre ans, sentant qu’elle « s’affaiblit trop », elle est obligée de renoncer à ce mode de voyage, elle part en litière ou en carrosse, et elle va visiter tel ou tel de ses couvents où l’on réclame sa présence, présider à une fondation nouvelle, régler sur place des questions qui s’éternisent. Et partout où elle passe, elle séduit, elle persuade, elle relève, elle apaise ; elle laisse les cœurs plus ardents au bien, les volontés plus fortes, les âmes plus saintes. « Ce visage toujours enflammé, toujours doux, toujours recueilli » laisse à tous ceux qui l’ont vu une impression ineffaçable.

Partout où elle passe aussi, précédée par sa réputation croissante de sainteté, elle est reçue, à sa grande confusion, avec les plus grands honneurs, et chacun s’empresse pour la voir, pour l’entendre, pour lui demander une bénédiction, qu’elle se juge indigne de donner : princes, princesses, seigneurs et grandes dames ne sont pas les derniers à lui rendre visite, à la consulter sur leurs intérêts temporels et spirituels. En 1626, elle est appelée par le duc et la duchesse de Lorraine pour fonder à Pont-à-Mousson une de ses maisons. Elle s’arrête quelques jours à Besançon où, en dépit d’innombrables difficultés, un monastère sera définitivement établi quatre ans plus tard ; et là, le chapitre lui fait l’insigne faveur et la très grande joie de lui montrer le Saint Suaire. De Pont-à-Mousson, les trois années de sa « supériorité » venant à expiration, elle envoie à l’évêque de Genève sa déposition que les sœurs d’Annecy, cette fois, sont bien obligées d’accepter : la mère de Châtel est élue à sa place ; et la mère de Chantal, tout heureuse d’être enfin déposée et d’être remplacée par une religieuse dont elle connaît les éminentes qualités et que « son cœur chérit comme lui-même », peut, en rentrant à Annecy, s’arrêter en diverses villes où sa présence était très vivement souhaitée : elle ne s’est démise de sa charge que pour mieux et plus librement agir.

Le monastère d’Orléans, apprenant qu’elle n’est plus supérieure d’Annecy, l’a élue supérieure. Pour se conformer à la volonté de saint François de Sales, elle refuse, mais par obéissance, elle ira, après un court séjour à Annecy, passer trois mois à Orléans pour y faire l’office de supérieure intérimaire. Sur sa route, elle s’arrête à Crémieux où elle préside à une fondation nouvelle, à Paray-le-Monial, à Autun, où on lui ménage une entrée triomphale : chacun voulait voir « la sainte » qui, confuse et rougissante, essayait de se dérober à toutes ces démonstrations mais qui, comme son divin Maître, laissait venir à elle les petits enfants ; elle levait son voile pour qu’ils pussent voir son visage, et leur prodiguait caresses et douces paroles.

D’Orléans, la mère de Chantal se rendit à Paris. La mère Anne de Beaumont y avait fondé un second monastère, au prix des plus grands sacrifices : ses vertus, ses succès, ses hautes relations avaient excité contre elle mille jalousies. Pour tout apaiser la mère de Chantal lui donna l’ordre de partir pour Annecy : cet ordre lui « brisa le cœur » ; mais c’était « une âme vertueuse », elle obéit avec une extrême humilité et une « très grande promptitude ». La mère Favre la remplaça, et tout rentra dans l’ordre.

Cette année 1628 devait être employée par sainte Chantal à visiter ses divers monastères : on en comptait déjà trente. La peste qui désola la France l’empêcha de réaliser tout son dessein. Les ravages du terrible fléau furent effroyables. A Lyon, il fit, assure-t-on, 80.000 victimes. On fuyait les villes contaminées ; on laissait les malades sans secours, les morts sans sépulture ; les rues étaient encombrées de cadavres. L’air était empoisonné et propageait la contagion. Partout des scènes de deuil, d’abattement, de panique et de désolation : on abandonnait les travaux des champs et la famine venait joindre ses habituelles misères à celles de la sinistre maladie. Derrière leurs clôtures, qu’elles se refusaient le plus souvent à quitter, les pauvres sœurs de la Visitation, délaissées de tous, sans secours, souffraient du froid, de la faim et payaient largement leur tribut au fléau. A Lyon, au monastère de l’Antiquaille, dès les premiers jours, la moitié des sœurs succombèrent. Le monastère de Bellecour avait été épargné : la supérieure demanda qu’on lui envoyât les pestiférées, qui seraient soignées jusqu’à la mort : on refusa. Enfin, le mal empirant, il fallut bien se rendre aux instantes prières de la mère de Blonay : les religieuses survivantes partirent pour Bellecour, traversant à pied la ville déserte, le voile baissé, heurtant des cadavres. Les sœurs de Bellecour les accueillirent avec un tendre empressement, sans se préoccuper de la contagion, et tant que les deux communautés furent réunies, elles n’eurent pas une seule mort à déplorer.

A Autun, à Moulins, à Paray, à Montferrand, à Valence, à Grenoble, à Nevers, à Crémieux, à Crest, la peste aussi fit rage. Partout, dans tous les couvents de la Visitation se multipliaient les beaux exemples de la plus chrétienne résignation, du plus noble dévouement, de la plus héroïque charité. Mais partout la misère était grande, et la mort frappait à coups redoublés. Atteinte au cœur par toutes ces nouvelles, la mère de Chantal aurait voulu être partout à la fois. « Nos pauvres sœurs sont en de telles nécessités, écrit-elle, que, quand je vois cela, je me voudrais vendre, si je pouvais, pour les aider. » Elle leur écrit lettres sur lettres pour les réconforter, les encourager, les consoler. Elle organise les secours. De Paris, elle envoie du blé, des souliers, des robes, des remèdes, et jusqu’à du bétail. Elle demande des consultations de médecins, rédige des circulaires indiquant les meilleurs moyens de se préserver de la contagion ou d’y remédier. Elle se prodigue sans compter, se lamente de ne pouvoir mieux faire, met tout en œuvre pour venir en aide à ses pauvres filles si cruellement éprouvées. Que n’eût-elle pas fait, si on l’eût laissée entièrement libre de suivre l’inspiration de son cœur ?

Mais voici qu’elle reçoit à Paris de l’évêque de Genève l’ordre de revenir à Annecy par le plus court chemin, avec défense de s’arrêter dans aucune ville atteinte du fléau. Elle obéit à contre-cœur, « bien marrie de ne pouvoir aller soigner ses filles », quêtant sur sa route « pour les pauvres Visitations pestiférées », leur écrivant de longues lettres pour relever leur courage et leur exprimer la « mortification » qu’elle ressent de ne pas les voir. A son passage près d’Autun, la mère de Chastelluz obtient la permission d’aller lui parler de loin en pleine campagne. Ce que voyant, la mère de Chantal « invoqua le secours de Notre-Seigneur, demeura un peu en oraison, puis, faisant le signe de croix : « Assemblons-nous, dit-elle, au nom de Dieu, il sera au milieu de nous, et nous défendra du mal. » Cela dit, elle va à grands pas vers la chère supérieure, qui n’osait s’approcher, l’embrassa tendrement et la fit monter en carrosse et s’asseoir proche d’elle. » Mme de Toulonjon, qui redoutait la contagion pour sa fille de six ans, disait : « Véritablement, si je n’étais assurée en mon âme que ma mère est une sainte, je transirais d’appréhension. »

Elle n’était pas la seule à croire à la sainteté de la mère de Chantal. A Châlon, où elle séjourna quelques jours chez l’évêque, son neveu, les Ursulines « lui coupèrent une partie de la queue de son voile », et son humilité était telle que le soir, en se déshabillant, « elle pleura tendrement », confuse d’« une chose si déraisonnable ». De toutes parts on venait la consulter : « elle se tenait si proche contre une muraille, qu’on ne pouvait passer derrière elle pour couper ses habits, et malgré cela, elle ne put empêcher que, tant de la robe que du voile, on ne lui en coupât tous les jours quelque pièce ».

Elle fut de retour à Annecy le 30 octobre 1628. Jusqu’alors, la peste n’avait pas encore pénétré en Savoie. L’hiver terminé, elle fit son apparition à Belley, à Chambéry, à Rumilly, et enfin à Annecy, peu après Pâques. Quelques jours après, le 31 mai 1629, les visitandines d’Annecy élisaient de nouveau comme supérieure la mère de Chantal. De tous côtés, on aurait voulu soustraire cette dernière aux dangers qui la menaçaient, et des interventions princières se produisirent pour lui faire quitter « son petit Nessi ». C’était bien mal la connaître ! Elle se refusa obstinément à « abandonner son troupeau ». « Se voyant environnée de toutes parts de la mort », elle écrit à la mère de Blonay une lettre où elle lui exprime sa pensée suprême sur le meilleur moyen de conserver et de perpétuer, après elle, le véritable esprit de l’institut : exacte observance des règles ; étroite union spirituelle avec le monastère d’Annecy ; pas de supérieure générale « sous l’autorité de laquelle l’on met les maisons, cela me serait, déclare-t-elle, en abomination d’y penser », mais « une Mère commune qui après moi fasse ce que Dieu a voulu que j’aie fait ». Ainsi rassurée sur l’avenir de son œuvre, de tout son grand cœur elle se donne à son devoir présent. La misère était grande à Annecy. Aux pauvres qui assiègent le couvent, la sainte fait donner sans compter tout ce qu’on lui a donné à elle-même ; de l’argent, des remèdes, du blé ; les provisions épuisées se renouvellent comme par miracle. Pour augmenter la part des malheureux, elle diminue celle des sœurs ; elle leur persuade aisément de se contenter de gros pain noir. Désolée de ne pouvoir, comme autrefois, à cause de la clôture, elle et ses filles, assister les malades, elle anime de son zèle, de son ardente charité, de sa vibrante parole tous ceux, prêtres ou magistrats qui viennent, au parloir du couvent, se retremper auprès d’elle. Tous les matins, l’évêque de Genève, dont la conduite fut admirable, « venait prendre ordre vers elle de ce qu’il avait à faire tout le jour » : « O ma digne Mère, lui disait-il avec des larmes de joie, vous êtes mon Moïse, je suis votre Josué ; tandis que vous tenez vos mains élevées au ciel, je bataille avec nos gens contre la calamité de mon cher peuple. » « Les discours embrasés de cette grande sainte, déclarait plus tard, au procès de canonisation, le premier syndic de la ville, me remplissaient d’enthousiasme. » Et, par toute son attitude de courageuse résignation et de religieuse confiance, elle maintenait les sœurs « dans leur tranquillité ordinaire, sans qu’il ait jamais paru dans la communauté ni effroi, ni trouble, ni crainte ». Sous sa direction et à son exemple, les religieuses s’imposaient des mortifications extraordinaires : jeûnes, macérations, disciplines, processions autour du cloître pieds nus et la corde au cou. Et c’était, nous dit-on, un émouvant spectacle que de voir la mère de Chantal, « le visage à la fois triste et enflammé, les yeux baignés de larmes, se traînant à genoux nus, la corde au cou et criant : « Grâce, grâce, mon Dieu, pardonnez aux pécheurs ! »

Si soumise qu’elle fût aux décisions de ses supérieurs, un regret la hantait toujours que la conception primitive de la Visitation, celle qui associait la vie active et charitable de Marthe à la vie contemplative de Marie, n’eût pas été réalisée. Qu’elle s’en soit souvent ouverte, dans ses lettres et ses entretiens, à saint Vincent de Paul, nous n’en pouvons guère douter. Si quelqu’un avait pu lui remplacer saint François de Sales, c’eût été M. Vincent, que, dans l’une des trop rares lettres qui nous aient été conservées d’elle à ce saint personnage, elle appelle « mon très unique Père ». Si M. Vincent n’avait pas été converti d’avance aux vues de la mère de Chantal, il l’eût été par le spectacle des misères sans nom que, de 1628 à 1631, la peste avait engendrées. Quatre ans plus tard, l’Institut des Filles de la Charité était fondé, et, pour bien marquer la part de la sainte dans cette fondation mémorable, saint Vincent de Paul aimait à dire que la congrégation nouvelle était l’héritage de Mme de Chantal.