Ainsi s’accomplissait aussi un vœu secret de saint François de Sales. Devançant la décision pontificale, la voix populaire attribuait à ce dernier une foule de miracles et réclamait une canonisation officielle. Une première enquête autorisée par Rome avait eu lieu en 1627. Il fallut, pour la poursuivre et l’achever, attendre que la peste eût cessé ses ravages. Le 4 août 1632, en présence des sœurs de la Visitation et d’un certain nombre de notables, les juges ecclésiastiques firent ouvrir le tombeau. Le corps était dans un parfait état de conservation et dégageait une odeur délicieuse, celle-là même que, depuis la mort, on avait bien des fois respirée dans le monastère. Et pendant que sainte Chantal, à genoux contre la grille, éperdue et comme en extase, contemplait ces restes sacrés, la foule, forçant les portes, envahissait l’église et faisait toucher toute sorte d’objets au corps du saint. Le soir, quand tout le monde fut retiré, la mère de Chantal alla avec toute la communauté « vénérer ce saint corps, et fut longuement en oraison devant icelui, avec un visage si enflammé, et une façon et action si rabaissées, que l’on n’eût su discerner ce qui la tirait hors d’elle-même, ou l’amour ou l’humilité et anéantissement ». Prenant pour elle-même une défense faite par les commissaires, elle s’abstint de baiser la main de son Père. Mais le lendemain, en ayant obtenu la permission, « elle baissa la tête, et fit poser cette sainte main sur icelle ; et ce Bienheureux, comme s’il eût été en vie, étendit la main sur la tête de son unique fille, et la lui serra, comme lui faisant une paternelle caresse ».
Leur œuvre commune allait prospérant chaque jour davantage. De 1630 à 1640, quarante-quatre couvents de la Visitation sont fondés un peu partout : Beaune, Mâcon, Chalon-sur-Saône, Metz, Melun, Angers, Poitiers, Tours, Bordeaux, Amiens, — combien d’autres villes encore ! — voient successivement dans leurs murs les filles de sainte Chantal organiser des foyers de vie spirituelle. L’ordre même commence à essaimer hors de France : Nancy, Fribourg, Pignerol, Nice, Turin font appel tour à tour à celle qui se refusait à être appelée la fondatrice de tant de pieuses maisons et dont la réputation devenait européenne. Et par elle l’esprit de ferveur, d’humilité, d’obéissance et de détachement qui était celui de saint François de Sales se maintenait intact dans toutes les communautés nouvelles. L’ordre se recrutait dans toutes les classes : il accueillait des pauvres et des infirmes, même des filles repenties ; il ne se contentait pas de prier et d’expier pour les péchés du monde ; il ouvrait des pensionnats féminins. La mère de Chantal était à la fois heureuse et inquiète de cette prodigieuse fructification ; elle aurait voulu que l’institut « s’étendît du côté de la racine plutôt que du côté des branches » : mais elle était bien obligée de se prêter à son temps et aux impérieux besoins des âmes ; et toujours docile à la volonté divine, elle trouvait le moyen, quelque absorbantes et diverses que fussent ses occupations croissantes, de suffire à toutes ses obligations, de ne rien laisser en souffrance, d’avoir bien en main toute « sa troupe », si dispersée qu’elle fût dans l’espace, et de la pénétrer de sa pensée profonde.
De toutes parts, et de tous les mondes on s’adressait à elle. Reines et princesses, bourgeoises et nobles dames, religieuses et laïques, prêtres même se soumettaient à sa direction, venaient la consulter sur « leur intérieur ». Au nombre de ses « dirigés », elle compta son propre frère, Mgr André Frémyot, l’archevêque de Bourges. Celui-ci, honnête chrétien plus que grand chrétien, ne ressemblait guère à sa sœur. Il n’avait pas hérité du stoïcisme de leur père. C’était un prélat aimable, lettré et mondain, qui ne s’attardait guère dans son palais archiépiscopal et qui préférait la résidence à la cour : il aimait la vie large et facile, les réceptions, les compagnies élégantes, et les rigueurs de l’ascétisme n’étaient point son fait. Mme de Chantal lui aurait souhaité une vie plus sainte et plus mortifiée. A la suite d’une maladie qui avait failli l’emporter en 1624, et où il avait fait vœu, s’il guérissait, de réformer son genre d’existence, il s’adressa à sa sœur qui lui traça tout un programme de vie spirituelle : il fit de son mieux pour le suivre, et fort des conseils de la sainte femme, il y réussit quelque temps ; mais il était faible, et il se laissait reprendre à toutes les sollicitations qui venaient « le distraire de la dévotion intérieure ». Il ne sut pas pratiquer le détachement absolu qu’on lui prêchait et dont on lui donnait l’exemple. Si respectueuse qu’elle fût de l’autorité d’un frère qu’elle appelait « son très honoré Seigneur », la mère de Chantal devait trouver qu’il n’avait pas très bien profité de ses leçons.
Il en fut tout autrement d’un certain nombre d’âmes qui l’approchèrent, et qui, pour la plupart, subirent profondément son généreux ascendant. Telles furent, parmi les hommes, l’excellent et candide Michel Favre, qui fut le confesseur de saint François de Sales et de sainte Jeanne de Chantal, douce âme innocente et simple qui comprenait et admirait pleinement le génie et la vertu de sa pénitente ; le commandeur de Sillery, qui, frère d’un chancelier, avait été ambassadeur du Roi en Espagne et à Rome, et qui, disgracié par Richelieu, s’étant mis à l’école de saint François de Sales et de la mère de Chantal, travailla très activement à la béatification et aux publications posthumes du premier et rendit à la seconde, dans les ordres les plus divers, les plus grands, les plus signalés services. Elle les aimait très tendrement tous les deux, et leur mort lui fit verser bien des larmes. Si détachée qu’elle fût de la vie terrestre, elle ne pouvait se consoler de la perte de ceux qui lui étaient chers.
Ses amitiés et ses directions féminines étaient innombrables. Elle a aimé en Dieu toutes « ses filles », et en toutes elle a fait passer un peu de son âme, de sa mystique ardeur. Mais, comme il est naturel, quelques-unes d’entre elles ont été plus près de son cœur que les autres. D’abord, celles qui avaient été ses premières collaboratrices, et auxquelles l’unissaient tant de communs souvenirs de difficultés vaincues, d’épreuves saintement supportées, la mère Favre, la mère de Châtel, la mère de Bréchard. Celle-ci, que la sainte appelait un jour « sa pauvre vieille, mais toute chère et bien aimée fille », était comme elle une âme ardente, héroïque et pure. Bourguignonnes toutes deux et un peu parentes, elles savaient qu’en toute occurrence elles pouvaient compter l’une sur l’autre. Personnalité plus effacée que la mère de Chantal, qui l’avait à plusieurs reprises déléguée pour fonder de nouvelles maisons, la mère de Bréchard a laissé dans l’ordre une telle réputation de vertu que son procès de canonisation a été commencé en même temps que celui de sa grande amie. Huit ans après sa mort, son corps a été trouvé intact, souple et frais comme un corps vivant, exhalant les plus exquises odeurs. Quand on lui fit entendre qu’elle allait mourir, elle embrassa la supérieure qui lui annonçait cette joyeuse nouvelle, infiniment heureuse d’« aller voir bientôt son Dieu ». Elle s’éteignit au monastère de Riom, le 18 novembre 1637 : elle avait cinquante-sept ans. — A son lit de mort, la mère de Châtel eut la grande joie d’être assistée par « sa mère, sa bonne mère » de Chantal. Rien ne faisait prévoir sa fin ; mais elle-même sentait qu’elle n’avait plus beaucoup de jours à passer sur la terre, et, dans cette espérance, elle mit très activement ordre à toutes ses affaires, se fit longuement interroger par la mère de Chaugy sur les origines et la fondatrice de la Visitation, dont elle avait été la confidente et, à certains moments, la tendre et sage directrice ; puis elle s’alita et, après une longue agonie dont la mère de Chantal nous a laissé l’édifiant détail dans une lettre circulaire adressée aux supérieures de la Visitation, « cette bénite âme s’envola hors de ce chétif monde, n’étant âgée que de cinquante et un ans et quatre jours ». Toute sa vie, elle avait été « gratifiée de grands dons intérieurs et de hautes oraisons » ; sa sincérité, sa droiture, sa candeur étaient très aimées de saint François de Sales. « C’était, écrit sainte Chantal, l’une de mes douces consolations de penser que je laissais après moi cette vraie Mère dans cette chère maison et dans l’institut. Elle m’était plus chère que mes yeux et que ma propre vie. » — Non moins chère au cœur de la mère de Chantal était la mère Favre ; son « grand cœur », sa « générosité royale », son admirable courage et ses épreuves intérieures faisaient d’elle comme un double de la sainte. Celle-ci lui confiait les plus délicates missions, et l’avait employée à de nombreuses fondations. Quand sa santé la força de revenir en Savoie, la mère de Chantal écrivait : « Mon Dieu ! quelle consolation en la pensée de revoir, d’embrasser et de jouir à souhait de l’aimable présence de mon unique grande fille, si parfaitement et intimement chérie de mon cœur… Tout m’en rit en cette espérance. » On lui avait prescrit les eaux ; elle se refusa énergiquement à rompre la clôture. C’était choisir la mort : et, en effet, elle mourut à Chambéry dans d’atroces crises de foie : elle n’avait que quarante-huit ans.
En six mois, la mère de Chantal venait de perdre coup sur coup ses trois plus intimes amies, celles qui l’avaient le mieux aidée à supporter le poids de l’œuvre immense qu’elle avait entreprise, et qu’elle avait le mieux pénétrées de sa pensée. Elle se sentait vieille, seule et faible, en proie aux plus grands troubles intérieurs. Elle écrivait en pleurant à l’une des supérieures de son ordre « que sa chétive vieillesse était bien dépouillée ; que ses chères premières compagnes s’en allaient au ciel, et la laissaient en terre pleine de misères, qu’elles étaient des fruits mûrs prêts à être servis à la table du Roi céleste ; mais qu’elle était demeurée sur la branche, parce qu’elle était encore toute verte, ou peut-être pourrie ou vermoulue. » Touchante humilité de la part d’une telle femme.
Mais à un cœur si tendre d’autres tendresses féminines ne pouvaient manquer. Parmi celles qui vinrent ensoleiller la fin de cette noble vie, il faut mettre à part la mère de Chaugy et la duchesse de Montmorency. Jacqueline de Chaugy était la nièce d’Antoine de Toulonjon. Peu faite pour vivre avec une mère autoritaire, elle avait été élevée, comme le sera plus tard Mme de Sévigné, par une grand-mère et un oncle abbé, qui lui apprit le latin. Très cultivée, vive et charmante, quand, en 1628, Mme de Chantal la vit pour la première fois, elle était fort désemparée. Une déception sentimentale l’avait jetée au cloître, mais elle n’avait pas tardé à quitter le couvent, prise d’une sorte d’horreur de la vie religieuse. Elle consentit à accompagner à Annecy, mais uniquement pour se distraire, la mère de Chantal, dont la bonne grâce l’avait vite séduite. Au bout de peu de temps, elle demanda d’elle-même à entrer au noviciat. Il fallut assouplir, discipliner, morigéner un peu cette vive et fière nature ; et la mère de Chantal, qui « aimait son âme », et qui, je crois, se reconnaissait un peu en elle, y employa tout son art, tout son tact, toute sa haute sagesse et toute sa maternelle affection. Elle fit d’elle sa secrétaire préférée et la dépositaire de sa pensée. Sœur Françoise-Madeleine de Chaugy devint ainsi l’historiographe de sainte Chantal et des premiers temps de la Visitation ; nommée supérieure du monastère d’Annecy, ce fut elle qui fit aboutir en 1661 la béatification de saint François de Sales. La prédilection de la mère de Chantal avait été bien placée.
Elle aima aussi de tout son cœur la duchesse de Montmorency. Celle-ci, d’origine italienne, avait épousé à quatorze ans Henri de Montmorency, filleul de Henri IV, l’un des plus braves et des plus séduisants seigneurs de la cour. Elle adorait son mari et lui passait toutes ses folies. Impliqué dans la révolte de Gaston d’Orléans contre l’autorité toute-puissante de Richelieu, le duc paya de sa tête, en 1632, sa téméraire entreprise, et sa pauvre veuve fut exilée à Moulins. Très pieuse et, dans son désespoir, se sentant de plus en plus attirée vers la vie religieuse, la duchesse désirait passionnément faire la connaissance de la mère de Chantal. Après quelques lettres échangées, les relations directes entre les deux femmes s’ébauchèrent en 1635. Elles étaient admirablement faites pour se comprendre. « Entre toutes les amitiés que Dieu m’a données, écrivait Mme de Chantal, il n’y en a point que j’estime et désire que Dieu me conserve tant que la vôtre toute précieuse. » La duchesse aurait voulu recevoir le voile des visitandines des mains de sa grande amie ; elle n’eut pas cette joie, mais ce fut elle qui ferma les yeux de la sainte femme qu’elle avait tant aimée.
En 1632, la mère de Chantal a soixante ans. Pendant tout le temps que la peste a sévi, en qualité de supérieure du monastère d’Annecy, elle a présidé aux destinées de la Visitation ; elle a vu s’ouvrir le tombeau du saint fondateur de son ordre et été témoin de quelques-uns de ses miracles ; elle a la ferme assurance qu’il sera canonisé un jour. Son « triennal » est achevé ; elle croit que sa fin est proche, et elle voudrait se préparer à la mort. Le 22 mai, en présence des sœurs réunies dans le chœur, elle se met à genoux, « fait sa coulpe » de toutes les fautes commises pendant son administration, et, déposant son pouvoir, avec une merveilleuse humilité, elle va se mettre à la dernière place. En vain elle supplie ses filles de ne plus lui confier aucune charge : elle est réélue le 27 mai. « Voyez-vous, ma fille, déclarait-elle à une religieuse, tous mes sens, tout moi-même, tout mon intérieur, répugnent à cette charge, et je l’accepte seulement pour le bon plaisir de Dieu ; car, hélas ! ma fille, je suis sur la fin de ma vie, et j’ai besoin de penser à moi. » Elle n’en fut pas moins, pendant ces trois nouvelles années de direction, la supérieure accomplie et prodigieusement active qu’elle avait toujours été : les deuils qui l’affligent profondément, — celui de sa belle-fille Marie de Coulanges, celui de son gendre Toulonjon, celui de M. Michel Favre, — et les préoccupations qui en sont la suite assombrissent sa vie sans nuire aux multiples devoirs quotidiens qu’elle assume. Les nouvelles maisons qui se fondent augmentent ses soucis, accroissent sa correspondance : jamais elle ne perd pied ni courage. Depuis longtemps il était question d’établir un second monastère à Annecy. S’y étant enfin décidée, la mère de Chantal voit se conjurer contre elle toute sorte de difficultés, d’objections et même de calomnies locales. Elle poursuit sans se troubler son dessein et surmonte tous les obstacles. Quand le 19 mai 1635, toute joyeuse d’être enfin délivrée du lourd fardeau qui pesait sur ses épaules, elle déposa le pouvoir et fit publiquement sa coulpe des fautes qu’elle avait commises pendant le temps de son administration, Mgr de Genève put lui dire avec vérité que « grâce à Dieu, il ne s’était pas aperçu qu’il n’y eût rien dans la maison qui n’allât bien ».
Une grave question se posait, qui préoccupait beaucoup d’évêques et de pieux ecclésiastiques, saint Vincent de Paul, entre autres. L’ordre de la Visitation s’étant développé au delà de toute espérance, n’était-il pas à craindre que, la mère de Chantal une fois morte, l’union que sa forte personnalité maintenait entre tous les monastères vînt à se relâcher, et n’y avait-il pas lieu, comme pour tous les autres ordres, de les grouper sous l’autorité d’une supérieure générale ? Il fut décidé que la question serait discutée lors de l’assemblée générale du clergé qui devait se tenir à Paris en 1635. L’évêque de Genève, Mgr Jean-François de Sales, résolut d’y envoyer la mère de Chantal ; et quand celle-ci eut été déposée, l’évêque d’ailleurs étant mort dans l’intervalle, elle se mit en route vers la fin de juin, s’arrêta un peu à Moulins, et arriva à Paris le 25 juillet.