Au parloir du premier monastère de Paris eut lieu la conférence projetée. Humble et les yeux baissés, la mère de Chantal laissa parler tout le monde ; puis, prenant la parole, elle déclare que la volonté expresse de saint François de Sales, docile interprète de la volonté divine, était qu’il n’y eût pas de supérieure générale, que, pour conserver l’esprit de la Visitation et l’union entre les divers monastères, il avait recours non à l’autorité, mais à la charité, et que donc « il fallait demeurer comme l’on était ». Il y avait dans sa parole un tel accent, une netteté si persuasive, que chacun se rallia à son opinion : il fut simplement décidé « que le monastère d’Annecy serait toujours reconnu pour l’origine des autres, et que, par une charitable révérence et dépendance, les autres s’adresseraient toujours à lui pour recevoir ses conseils dans leurs besoins, et se tiendraient en tout conformes aux observances qui s’y gardent ».

Ayant obtenu la permission de passer l’hiver à Paris et de faire une visite générale des maisons de son ordre, qui toutes sollicitaient sa venue, la mère de Chantal se mit en route au mois de septembre et se rend successivement à Montargis, à Blois, à Orléans et à Tours. Elle aurait voulu pousser jusqu’en Bretagne : la maladie et l’hiver la contraignirent de rentrer à Paris. Le printemps venu, accompagnée de son confesseur, de la mère Favre et de la sœur de Chaugy, elle reprend ses voyages interrompus. A Troyes, où elle fut accueillie avec des transports de joie extraordinaires, elle revit, au monastère du Carmel, sa vieille amie, la mère Marie de la Trinité, et ce fut, entre ces deux saintes âmes très tendres, un échange de mystiques effusions. De là elle se rendit à Dijon, à Autun, à Mâcon, à Lyon, à Valence, au Pont-Saint-Esprit, à Avignon, à Arles, à Aix, à Marseille, à Montpellier, à Nîmes, à Grenoble. Là elle trouva une lettre de l’évêque de Genève qui, la sachant fatiguée par tous ces déplacements, la rappelait à Annecy.

Dans toutes les villes où elle s’arrêtait, elle était reçue avec des démonstrations d’allégresse et de vénération auxquelles son humilité ne pouvait se dérober. Les religieuses, le clergé, les autorités, le peuple lui faisaient fête : on recueillait ses moindres paroles ; on la suppliait d’entrer dans les maisons où il y avait des malades ; on conservait comme des reliques les objets qu’elle avait touchés ; on lui coupait des fragments de son voile ou de ses vêtements. « Voici la sainte ! voici la sainte ! » s’écriait-on sur son passage. Et aux beaux discours qu’on lui adressait, elle rougissait comme une jeune fille, se trouvant au supplice d’entendre prononcer son éloge. Bien vite, elle courait s’enfermer au monastère. Et là, sans négliger aucun de ses devoirs de piété, elle se faisait toute à tous, prodiguant conseils, encouragements, recueillant les confidences, redressant quelquefois, examinant les questions d’organisation pratique, aussi bien que les plus hautes questions de spiritualité, prêchant par l’exemple plus que par les discours l’humilité, l’obéissance, le détachement, la pauvreté, répandant à flots, si l’on peut dire, l’esprit de la Visitation, et laissant partout des traces fulgurantes et durables de son passage.

N’ayant pu visiter tous les monastères de Provence, elle en avait convoqué les supérieures à Aix. Là, deux semaines durant, elle régla, de concert avec elles, toutes les questions, petites ou grandes, qui étaient en suspens ; surtout elle les anima toutes de son esprit, les faisant bénéficier de son expérience, leur communiquant la flamme sacrée qui brûlait en elle, versant son âme dans la leur, et leur laissant de sa maternelle tendresse, de son génie, de sa sainteté un souvenir impérissable. Quand il fallut se séparer, bien des larmes coulèrent : ces quelques jours d’intimité avec leur sainte fondatrice avaient été pour « ses filles » la révélation du parfait bonheur.

Cette activité, ce lumineux bon sens, cette sainteté cachaient de grands troubles intimes et une agonie morale qui devait se prolonger neuf longues années, — dernière et suprême épreuve infligée par Dieu à son héroïque servante. On éprouve quelques scrupules à évoquer, même brièvement et d’une plume incompétente, l’état d’une pareille conscience. Il le faut cependant, pour n’être pas trop incomplet. C’est vers 1632 que commença pour sainte Chantal ce « martyre d’amour » qui ne devait cesser qu’un mois avant sa mort. Elle était assaillie de tentations terribles. Sauf les pensées d’impureté, il n’était pas d’idées, d’imaginations condamnables qui ne se présentassent à son esprit, et qu’elle ne parvenait pas à repousser. Tous les péchés dont on l’entretenait, il lui semblait qu’elle allait s’en rendre coupable. Elle prenait en dégoût tous ses exercices religieux et les devoirs de sa charge. Elle avait horreur d’elle-même et du lamentable état de son âme. Elle se sentait abandonnée de Dieu, réprouvée par Dieu. De loin en loin de douloureux aveux lui échappaient sur ses intimes angoisses, et ses larmes, ses profonds soupirs la trahissaient malgré elle. Elle aspirait éperdûment à la mort. Elle ne retrouvait un peu de tranquillité qu’en s’abandonnant humblement aux directions et aux sages conseils de la mère de Châtel. Mais bientôt, cet appui allait encore lui manquer, et la mort, en lui enlevant coup sur coup ses trois plus intimes amies, allait redoubler sa peine et aggraver sa solitude morale. Chose singulière, il se faisait en elle un véritable dédoublement de sa personnalité. A l’ordinaire, rien ne transparaissait au dehors de ses tourments intérieurs, du secret désespoir qui l’étreignait, et sa sérénité, sa gaîté même, la ferme lucidité de sa haute raison demeuraient inaltérables. On admirait le robuste équilibre, la parfaite santé morale de cette conductrice d’âmes sans se douter de l’inquiétude, du trouble et des sombres tristesses que recouvrait sa religieuse ardeur.

La mère de Châtel lui avait succédé comme supérieure du premier monastère d’Annecy. Elle morte, il fallut la remplacer. En vain la mère de Chantal supplia les sœurs de ne pas lui imposer cette nouvelle charge : elle fut élue une fois encore. Elle pleura : mais, se ressaisissant bien vite, elle se soumit avec son habituelle docilité à la divine volonté. On nous a conservé le texte des paroles qu’elle adressa à ses filles en cette mémorable circonstance ; elle s’y peint tout entière :

« Puisque Dieu, dit-elle, m’a encore commis le soin particulier de vous, je me résous, moyennant la divine assistance, de ne rien laisser en arrière pour votre avancement en la voie de Dieu. Oui, je crois que c’est Dieu qui m’a donné cette charge ; car j’ai grandement prié en cette occasion ; sa bonté sait que ce n’était pas par inclination, et que je n’y vois que sa seule et pure volonté. Mais, mes très chères sœurs, je ne vous le cèle pas, je vous le dis ouvertement, ce sera mon dernier triennal, pendant lequel, Dieu aidant, je me consacrerai à votre service ; je vous consacre mon âme à cet effet, et j’emploierai les forces de mon corps et le peu d’esprit que Dieu m’a donné pour vous aider et vous servir. Je ne prétendais de tant vivre, ni que mon pèlerinage fût tant prolongé çà bas ; personne ne le croyait ; mais, puisqu’il plaît à Dieu qu’en la fin de ma vie je fasse encore ce triennal, je mettrai ma dernière main à cette vigne et consumerai toute ma force et ma substance à la faire fructifier. Je ne sais pas, mes chères sœurs, si Dieu me laissera vous servir pendant tout ce triennal, car ma vie en ce vieux âge est fort incertaine ; mais soit que Dieu me tire au commencement, au milieu ou à la fin, cela m’est du tout indifférent : soit fait ce que Notre-Seigneur trouvera bon. Toutefois, sa bonté me donne espérance qu’après ce triennal il m’accordera quelques mois ou quelques années de repos, selon ce qu’il lui plaira, pour penser à moi. Car, hélas ! mes sœurs, il y a vingt-sept ans que je pense aux autres, et n’ai presque pas le loisir de penser à moi. Dieu disposera de mes ans, de ma vie et de ma mort selon sa sainte volonté, et je ne m’en mets pas en peine ; mais je vous dis, mes sœurs, ne soyez pas étonnées si vous me voyez plus veillante sur vous que jamais ; car j’ai ce sentiment au cœur qu’il faut que ce triennal porte coup, et que sur la fin de ma vie vous me donniez ce consentement de vous voir coopérer davantage aux desseins de Dieu sur vous, et à mon petit service, ce qui vous est tout dédié. »

On s’en voudrait d’affaiblir par le moindre commentaire ces paroles si virilement chrétiennes, et en même temps si profondément humaines, si féminines même. On devine comment elles furent accueillies par celles qui les entendirent et quelle ferveur de piété et d’émulation elles provoquèrent dans l’ordre tout entier. Ainsi que l’avait annoncé la mère de Chantal, ce dernier triennal a « porté coup ».

Elle-même se multipliait pour suffire à toutes ses tâches. La reine Anne d’Autriche, enceinte du futur Louis XIV, lui demandait de faire prier tout l’institut pour que Dieu lui donnât un fils, et, en bonne Française, elle s’empressa de déférer à ce désir. De nouveaux couvents se fondaient, et chaque fois, l’on s’adressait à elle pour tous les détails d’organisation que comportait toujours une fondation nouvelle ; elle répondait à tout avec sa précision, sa brièveté, sa prudence habituelles ; et, si surchargée et pressée qu’elle fût, elle ne manquait pas de joindre à ses conseils et à ses directions un mot de piété et d’affection ; sa correspondance allait croissant, et ce n’était pas trop de ses trois secrétaires pour l’aider à en venir à bout. En un mot, elle était l’âme vivante de cette vaste famille religieuse dont les membres, dispersés un peu partout sur le sol français, suisse et italien, recevaient d’elle l’impulsion première et la pensée directrice.

Depuis longtemps, il était question de fonder un monastère de la Visitation à Turin ; mais les circonstances jusqu’alors ne s’y étaient point prêtées. Le roi Victor-Amédée et tous les siens désiraient vivement que la mère de Chantal en personne vînt faire cette fondation. En 1638, leur insistance fut telle que l’évêque de Genève consentit à laisser partir la vieille religieuse pour ce long et difficile voyage. Elle s’arrêta à Rumilly, à Chambéry, au val d’Aoste, et arriva enfin à Turin le 30 septembre. Sur sa route, elle était l’objet de la vénération universelle. On sonnait les cloches, on ornait les églises, on tirait le canon ; le peuple en foule allait au-devant d’elle et, s’agenouillant sur son passage, lui demandait sa bénédiction ; évêques et archevêques lui rendaient les plus grands honneurs, lui demandaient conseil, lui soumettaient leur conscience. A Turin, il fallut sept mois pour aplanir les difficultés qui, depuis de longues années, arrêtaient la fondation projetée et pour mettre sur pied le nouveau monastère. Avec son habileté et sa fermeté coutumières la mère de Chantal y parvint, et quand, au mois d’avril 1639, des menaces de guerre ayant surgi, elle dut, pour obéir aux ordres de l’évêque de Genève, quitter Turin et regagner Annecy, elle laissait un couvent de visitandines bien constitué, tout fier de l’avoir eue comme fondatrice, et très profondément pénétré de l’esprit de l’ordre. Turin, Pignerol furent pris par les Français luttant contre les Espagnols ; la mère de Chantal tremblait fort pour ses filles : elle apprit avec grande joie que les deux monastères avaient été épargnés. Revenue à Annecy en passant par Embrun où elle laissa le souvenir d’une âme perpétuellement en contact avec le divin, elle s’occupa très activement d’établir dans la petite ville une maison de lazaristes. C’était là un de ses rêves ; et elle eût été parfaitement heureuse de le réaliser, si, en même temps, elle n’avait appris la fin très chrétienne de son frère l’archevêque de Bourges. Elle le pleura amèrement, en se disant qu’elle ne tarderait pas à aller le rejoindre, ainsi que tous les chers morts qu’elle portait enterrés dans son cœur. C’est le triste lot des vies qui se prolongent de voir se multiplier les tombes autour d’elles.