Ainsi se terminait son dernier triennal. Prenant les devants, elle supplia l’évêque de Genève d’intervenir pour que plus jamais on ne l’élût supérieure. On se rendit à ses prières. Et le 11 mai 1641, — elle avait soixante-neuf ans, — elle réunit le chapitre, déposa pour toujours le pouvoir dont on l’avait revêtue, et avec une humilité et une ardeur de conviction admirables, elle fit sa coulpe de toutes les fautes qu’elle avait commises à l’égard des unes et des autres. Puis, se relevant, ce qu’elle n’avait jamais fait, elle vint embrasser maternellement toutes les religieuses l’une après l’autre, leur disant un dernier adieu en qualité de supérieure, et leur interdisant de prononcer la moindre parole d’attendrissement. Elle ne cesserait jamais de les aimer, ajoutait-elle, car elle éprouvait pour elles « l’affection tendre des pauvres vieilles grand’mères pour leurs petits-enfants ». Enfin elle leur recommanda, en termes brefs, substantiels et chaleureux, la mère de Blonay, que la plupart d’entre elles n’avaient jamais vue.

Quelques jours après, la mère de Blonay était élue supérieure à la presque unanimité. Profondément heureuse de ce choix, la mère de Chantal remercia avec effusion les sœurs du témoignage de confiance qu’elles lui avaient donné. Enfin elle allait pouvoir penser à elle-même et se préparer à la mort sous la direction d’une religieuse très aimée, qui avait été l’une de ses premières collaboratrices, et qui allait lui remplacer ses trois vieilles amies disparues. Femme supérieure, « la crème de la Visitation », au dire de saint François de Sales, qui, de bonne heure, l’avait distinguée, la mère de Blonay était supérieure à Bourg. « Venez donc, au nom de Notre-Seigneur, lui écrivait la mère de Chantal, régir notre chère maison, et en particulier ma pauvre âme. Je vous supplie de partir de Bourg aussitôt que la nouvelle élection sera faite. Ne retardez point ma satisfaction. Il me semble que tous les ennuis, que mes misères intérieures et ma vieillesse me donnent seront chassés par cette bénite et tant attendue venue. » A cette perspective elle ne se sentait pas d’aise ; elle instruisait les sœurs de leurs devoirs à l’égard des supérieures nouvellement élues, leur disait tout le bien possible de leur future supérieure, dont elle leur avait peu parlé auparavant, pour ne pas exercer de pression sur elles ; elle faisait préparer elle-même son lit et sa chambre ; elle ne se lassait point de recommander aux religieuses, « aux récréations et ailleurs », de bien aimer leur nouvelle Mère et de lui obéir ; de s’aimer bien tendrement les unes les autres ; et quand elle les rencontrait, elle leur disait « avec un visage enflammé » : « Mes chères Sœurs, amour, amour, amour ! »

A l’arrivée de la mère de Blonay, elle courut à la porte « avec une allégresse et vitesse incroyables » ; et se jetant à genoux devant elle, elle l’embrassa tendrement, disant : « Voici ma Mère, ma fille, ma sœur, mon propre cœur et mon âme. » Sa « chère cadette » était tombée à genoux elle aussi. Elles se relevèrent, et, avant de saluer la communauté, la mère de Chantal voulut qu’on allât rendre grâces à Notre-Seigneur et à saint François de Sales. Se tournant en souriant vers l’une de ses filles, elle lui dit : « Que fais-je plus en cette vie, puisque voilà mon cher Annecy si bien pourvu d’une Mère telle que je la désirais ? » Et à la mère de Blonay : « Ma très chère Mère, il y a plusieurs années que j’avais envie de vous revoir dans cette maison, mais il y a neuf mois entiers que je vous demande à Dieu. »

La mère de Blonay ne pouvait souffrir que la mère de Chantal, dans sa passion d’humilité et d’obéissance, se ravalât au dernier rang des religieuses. A ce sujet un assez vif désaccord s’éleva entre elles, et il fallut que l’autorité ecclésiastique tranchât le différend. Prévenus par Mme de Chantal, l’évêque de Genève et le Père spirituel du couvent lui donnèrent raison, et elle put dès lors, à sa grande satisfaction, s’abaisser et s’humilier tout à son aise. Elle ne voulut plus s’occuper d’aucune affaire temporelle, les choses de la terre lui étant à charge : la seule liberté qu’elle souhaitât était de lire les lettres qui lui étaient adressées des divers monastères et d’y répondre ou d’y faire répondre par ses secrétaires. Elle ne vivait plus en ce monde ; elle était tout entière absorbée dans la contemplation des choses éternelles. Son amabilité, sa douceur, qui avaient toujours été grandes, étaient devenues merveilleuses. « Dans son dernier triennal, écrit la mère de Chaugy, elle parut dans une douceur si extraordinaire, si accomplie et si ravissante qu’il semblait que cette divine qualité de bonté et de douceur eût submergé la force éminente de son naturel. » Il y avait dans la sainteté qu’elle manifestait un tel degré de perfection qu’on en frémissait autour d’elle, et qu’on craignait que ce ne fût le dernier éclat d’un flambeau qui allait s’éteindre.

Cette sainteté croissante s’exprimait dans des mots ravissants que ses filles recueillaient et qui alimentaient leur piété. « Elle nous disait, raconte l’une d’elles, que, dans les premières années de l’institut, les fondations étant fréquentes, elle était comme ces grosses servantes de peine, au temps de la moisson. Le père de famille leur dit : « Venez ici, allez là, retournez en ce champ, allez en cet autre. » Mais quand ces pauvres paysannes sont devenues fort vieilles, elles ne peuvent plus que filer leurs quenouilles, et ne se peuvent tenir de dire aux enfants du père de famille, auquel elles ont survécu : « Votre père ne faisait pas ainsi, votre père voulait que l’on fît de telle et telle sorte » ; puis, s’appliquant à elle-même sa comparaison : « Au commencement, disait-elle, comme la servante de l’institut, notre bienheureux Père me disait : « Allez fonder à Lyon, allez fonder à Grenoble, revenez pour aller à Bourges, pour aller à Paris, quittez Paris et revenez à Dijon. » Ainsi j’ai été plusieurs années que je ne faisais qu’aller et venir, tantôt en l’un des champs, tantôt en un autre, de ce cher père de famille ; maintenant je suis une pauvre et chétive vieille de soixante-cinq ans (c’était l’âge qu’elle avait alors) ; il me semble que je ne sers plus de rien du tout dans l’institut, sinon un peu pour dire les intentions du Père. » Et elle ajouta qu’elle n’avait guère eu de pensées qui lui agréassent plus que celle-là. »

Nous avons deux portraits d’elle qui, datés de 1636, nous la rendent telle qu’elle était à cette époque : l’un qui se trouve au second monastère de la Visitation de Paris, l’autre qui est conservé à la Visitation de Turin, et qu’à juste titre les connaisseurs préfèrent. Sous l’austérité du costume monastique la physionomie a gardé bien du charme et même un air d’inaltérable jeunesse. Le front est large, les pommettes saillantes, le nez finement aquilin, la bouche menue, le menton énergique et décidé. Le regard est franc, direct, profond, un peu douloureux et comme chargé d’expérience et de bonté. Le sourire est exquis de vivacité spirituelle et en même temps d’indulgence et d’infinie douceur. Ce délicieux sourire où les plus rares qualités d’une âme de femme semblent s’être donné rendez-vous, on s’attarderait longtemps à le contempler : à lui tout seul, il nous fait comprendre que sa grâce était la plus forte, et qu’on ne résistait pas à Mme de Chantal.

A Paris, à Moulins, on voulait la voir encore. Mme de Montmorency voulait recevoir le voile de sa main. La sainte remettait toutes choses entre les mains de Dieu et de ses supérieurs. Les sœurs de Moulins l’ayant élue supérieure à l’unanimité, elle refusa, « renonçant à toute supériorité ». « Ma très chère Mère, lui écrivait Mme de Montmorency, tous ces refus ne me rebutent point : vous viendrez, et Dieu fera pour moi ce que les hommes ne veulent pas faire. » Les magistrats d’Annecy s’opposaient à tout nouveau voyage de la mère de Chantal, craignant que, si elle venait à mourir en France, on ne pût avoir son corps. Enfin l’évêque de Genève lui ayant demandé si elle jugeait ce voyage nécessaire, sur sa réponse affirmative, il lui donna l’autorisation de partir. « Brûlant du désir d’aller faire un dernier effort pour le bien de son institut », heureuse peut-être, tout au fond d’elle-même, de revoir sa patrie, elle se prépara à ce voyage « avec une allégresse admirable », assurant que « vive ou morte, elle reviendrait ». Mais, contre son habitude, elle envoyait chercher les amis et amies du monastère pour les entretenir une fois encore et prendre congé d’eux. Elle faisait écrire à presque toutes les maisons de l’ordre pour leur demander des prières et leur dire adieu. Elle disait « que jamais elle n’avait fait voyage si joyeusement, parce qu’elle en prévoyait certains biens fort grands pour quelques maisons, et pour son âme en particulier, ayant grande envie de conférer de son intérieur avec Monseigneur l’archevêque de Sens et M. Vincent ; que cette maison était en si bon train et avait une si bonne Mère, qu’il fallait qu’elle allât travailler ailleurs, et qu’elle n’avait point de plus grande suavité que de penser qu’elle laissait notre très honorée Mère Marie-Aimée de Blonay dans Annecy ».

Enfin le jour du départ arriva. Après avoir « parlé à toutes les sœurs en particulier », elle voulut encore « parler en général ». « Mes très chères filles, leur dit-elle, je vous conjure de vivre toutes en la dilection de notre bon Sauveur et de vous aimer cordialement en lui. Qu’il soit lui-même le lien sacré de votre dilection. Honorez-vous les unes les autres, ainsi que disent nos saintes règles, comme le temps de Dieu ; et si vous faites cela, mes chères filles, votre union sera toute divine. Vous honorerez Dieu en vos sœurs, et vos sœurs en Dieu. Vivez toutes unanimement, c’est-à-dire n’ayant toutes qu’un cœur et qu’une âme en Dieu. Priez-le pour moi, mes chères filles ; je vous aime toutes ; je vous connais toutes. Il me semble que je vous laisse en la grâce de Dieu ; je prie sa bonté de vous y maintenir et de vous donner sa bénédiction. Ne vous départez jamais de nos saintes observances. Adieu, mes chères filles, adieu, encore un coup, mes chères filles. Je ne sais si nous nous verrons encore dans cette vie ; il faut tout laisser à la divine Providence. Si ce n’est en ce monde, ce sera en la sainte éternité. Je vous verrai souvent en esprit, car je vous ai fort présentes. Je ne sais ce que veut dire cela, mais je les connais toutes si bien… »

Et l’émotion la gagnant, elle s’interrompit, et, faisant ranger toutes les sœurs le long de la chambre des assemblées, sans vouloir qu’elles se missent à genoux, elle les embrassa l’une après l’autre, disant à chacune un mot à l’oreille « selon leur besoin intérieur ». Puis, elle leur donna sa bénédiction à toutes. La mère de Blonay n’était pas là ; elle accourut, fondant en larmes. Les deux Mères s’entretinrent quelques instants ensemble : la mère de Chantal demanda à « sa chère cadette » quelques conseils pour son intérieur et lui confia que depuis trois jours elle était fort soulagée de sa peine d’esprit. On s’étonnait qu’elle ne pleurât pas comme à son ordinaire. « Ma Mère, lui dit une des sœurs, nous ne nous reverrons plus. — Si ferons, ma fille, lui dit-elle gaiement. — Mais, lui dit la sœur, demandez-le donc à Notre-Seigneur. — Non, pas cela, dit-elle, sa volonté soit faite ; nous nous reverrons en cette vie ou en l’autre. »

Enfin elle quitta le couvent. C’était le 28 juillet 1641. Une foule immense l’attendait à la porte. On se pressait dans les rues pour lui dire adieu. Les malades se faisaient mettre aux fenêtres pour la voir passer et la saluer une dernière fois. Elle fit une chose qu’elle n’avait jamais faite : faisant relever sa litière de tous les côtés, elle tendait les mains à qui voulait, en signe d’adieu. Elle paraissait si bien portante que les médecins lui donnaient encore pour quinze ans de vie. Elle s’arrêta à Rumilly, à Belley, à Montluel et à Lyon, faisant partout admirer la sainteté qui éclatait en elle. A Moulins, on l’accueillit avec des transports de joie indicibles. Entre Mme de Montmorency et elle l’intimité spirituelle était si parfaite qu’au témoignage de la mère de Chantal, on pouvait dire qu’elles n’avaient toutes deux qu’un seul cœur. Tout en refusant de se mettre à la place de la supérieure, et en « gardant partout jalousement son dernier rang », elle s’employa de toute son activité au service de la communauté, préparant les élections, utilisant au mieux des intérêts des diverses maisons les aptitudes individuelles.