Quoi! vous voulez recommencer! Quoi! ces experiences redoutables qui devorent les rois, les princes, le faible comme Louis XVI, l'habile et le fort comme Louis-Philippe, ces experiences lamentables qui devorent les familles nees sur le trone, des femmes augustes, des veuves saintes, des enfants innocents, vous n'en avez pas assez! il vous en faut encore. (Sensation.)
Mais vous etes donc sans pitie et sans memoire!! Mais, royalistes, nous vous demandons grace pour ces infortunees familles royales!
Quoi! vous voulez rentrer dans cette serie de faits necessaires, dont toutes les phases sont prevues et pour ainsi dire marquees d'avance comme des etapes inevitables! Vous voulez rentrer dans ces engrenages formidables de la destinee! (Mouvement.) Vous voulez rentrer dans ce cycle terrible, toujours le meme, plein d'ecueils, d'orages et de catastrophes, qui commence par des reconciliations platrees de peuple a roi, par des restaurations, par les Tuileries rouvertes, par des lampions allumes, par des harangues et des fanfares, par des sacres et des fetes; qui se continue par des empietements du trone sur le parlement, du pouvoir sur le droit, de la royaute sur la nation, par des luttes dans les chambres, par des resistances dans la presse, par des murmures dans l'opinion, par des proces ou le zele emphatique et maladroit des magistrats qui veulent plaire avorte devant l'energie des ecrivains (vifs applaudissements a gauche); qui se continue par des violations de chartes ou trempent les majorites complices (Tres bien!), par des lois de compression, par des mesures d'exception, par des exactions de police d'une part, par des societes secretes et des conspirations de l'autre,—et qui finit….—Mon Dieu! cette place que vous traversez tous les jours pour venir a ce palais ne vous dit donc rien? (Interruption.—A l'ordre! a l'ordre!) Mais frappez du pied ce pave qui est a deux pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez encore; frappez du pied ce pave fatal, et vous en ferez sortir, a votre choix, l'echafaud qui precipite la vieille monarchie dans la tombe, ou le fiacre qui emporte la royaute nouvelle dans l'exil! (Applaudissements prolonges a gauche.—Murmures. Exclamations.)
M. LE PRESIDENT.—Mais qui menacez-vous donc la? Est-ce que vous menacez quelqu'un? Ecartez cela!
M. VICTOR HUGO.—C'est un avertissement.
M. LE PRESIDENT.—C'est un avertissement sanglant; vous passez toutes les bornes, et vous oubliez la question de la revision. C'est une diatribe, ce n'est pas un discours.
M. VICTOR HUGO.—Comment! il ne me sera pas permis d'invoquer l'histoire!
UNE VOIX A GAUCHE, s'adressant au president.—On met la constitution et la republique en question, et vous ne laissez pas parler!
M. LE PRESIDENT.—Vous tuez les vivants et vous evoquez les morts; ce n'est pas de la discussion. (Interruption prolongee.—Rires approbatifs a droite.)
M. VICTOR HUGO.—Comment, messieurs, apres avoir fait appel, dans les termes les plus respectueux, a vos souvenirs; apres vous avoir parle de femmes augustes, de veuves saintes, d'enfants innocents; apres avoir fait appel a votre memoire, il ne me sera pas permis, dans cette enceinte, apres ce qui a ete entendu ces jours passes, il ne me sera pas permis d'invoquer l'histoire comme un avertissement, entendez-le bien, mais non comme une menace? il ne me sera pas permis de dire que les restaurations commencent d'une maniere qui semble triomphante et finissent d'une maniere fatale? il ne me sera pas permis de vous dire que les restaurations commencent par l'eblouissement d'elles-memes, et finissent par ce qu'on a appele des catastrophes, et d'ajouter que si vous frappez du pied ce pave fatal qui est a deux pas de vous, a deux pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez encore, vous en ferez sortir, a votre choix, l'echafaud qui precipite la vieille monarchie dans la tombe, ou le fiacre qui emporte la royaute nouvelle dans l'exil! (Rumeurs a droite.—Bravos a gauche) il ne me sera pas permis de dire cela! Et on appelle cela une discussion libre! (Vive approbation et applaudissements a gauche.)