Et d'abord, la monarchie de gloire, dites-vous! Tiens! vous avez de la gloire? Montrez-nous-la! (Hilarite.) Je serais curieux de voir de la gloire sous ce gouvernement-ci! (Rires et applaudissements a gauche.)
Voyons! votre gloire, ou est-elle? Je la cherche. Je regarde autour de moi. De quoi se compose-t-elle?
M. LEPIC.—Demandez a votre pere!
M. VICTOR HUGO.—Quels en sont les elements? Qu'est-ce que j'ai devant moi? Qu'est-ce que nous avons devant les yeux? Toutes nos libertes prises au piege l'une apres l'autre et garrottees; le suffrage universel trahi, livre, mutile; les programmes socialistes aboutissant a une politique jesuite; pour gouvernement, une immense intrigue (mouvement), l'histoire dira peut-etre un complot … (vive sensation) je ne sais quel sous-entendu inoui qui donne a la republique l'empire pour but, et qui fait de cinq cent mille fonctionnaires une sorte de franc-maconnerie bonapartiste au milieu de la nation! toute reforme ajournee ou bafouee, les impots improportionnels et onereux au peuple maintenus ou retablis, l'etat de siege pesant sur cinq departements, Paris et Lyon mis en surveillance, l'amnistie refusee, la transportation aggravee, la deportation votee, des gemissements a la kasbah de Bone, des tortures a Belle-Isle, des casemates ou l'on ne veut pas laisser pourrir des matelas, mais ou on laisse pourrir des hommes! … (sensation) la presse traquee, le jury trie, pas assez de justice et beaucoup trop de police, la misere en bas, l'anarchie en haut, l'arbitraire, la compression, l'iniquite! au dehors, le cadavre de la republique romaine! (Bravos a gauche.)
VOIX A DROITE.—C'est le bilan de la republique.
M. LE PRESIDENT.—Laissez donc; n'interrompez pas. Cela constate que la tribune est libre. Continuez. (Tres bien! tres bien! a gauche.)
M. CHARRAS.—Libre malgre vous.
M. VICTOR HUGO.—… La potence, c'est-a-dire l'Autriche (mouvement), debout sur la Hongrie, sur la Lombardie, sur Milan, sur Venise; la Sicile livree aux fusillades; l'espoir des nationalites dans la France detruit; le lien intime des peuples rompu; partout le droit foule aux pieds, au nord comme au midi, a Cassel comme a Palerme; une coalition de rois latente et qui n'attend que l'occasion; notre diplomatie muette, je ne veux pas dire complice; quelqu'un qui est toujours lache devant quelqu'un qui est toujours insolent; la Turquie laissee sans appui contre le czar et forcee d'abandonner les proscrits; Kossuth, agonisant dans un cachot de l'Asie Mineure; voila ou nous en sommes! La France baisse la tete, Napoleon tressaille de honte dans sa tombe, et cinq ou six mille coquins crient: Vive l'empereur! Est-ce tout cela que vous appelez votre gloire, par hasard? (Profonde agitation.)
M. DE LADEVANSAYE.—C'est la republique qui nous a donne tout cela!
M. LE PRESIDENT.—C'est aussi au gouvernement de la republique qu'on reproche tout cela!