La cour d'assises? Les tribunaux ordinaires? Impossible.

Les delits que l'on peut commettre par la voie du theatre sont de toutes sortes. Il y a ceux que peut commettre volontairement un auteur en ecrivant dans une piece des choses contraires aux moeurs; il y a ensuite les delits de l'acteur, ceux qu'il peut commettre en ajoutant aux paroles par des gestes ou des inflexions de voix un sens reprehensible qui n'est pas celui de l'auteur.

Il y a les delits du directeur; par exemple, des exhibitions de nudites sur la scene; puis les delits du decorateur, de certains emblemes dangereux ou seditieux meles a une decoration; puis ceux du costumier, puis ceux du coiffeur, oui, du coiffeur! un toupet peut etre factieux, une paire de favoris a fait defendre Vautrin. Enfin il y a les delits du public; un applaudissement qui accentue un vers, un sifflet qui va plus haut que l'acteur et plus loin que l'auteur.

Comment votre jury, compose de bons bourgeois, se tirera-t-il de la?

Comment demelera-t-il ce qui est a celui-ci et ce qui est a celui-la? le fait de l'auteur, le fait du comedien et le fait du public? Quelquefois le delit sera un sourire, une grimace, un geste. Transporterez-vous les jures au theatre, pour en juger? Ferez-vous sieger la cour d'assises au parterre?

Supposez-vous, ce qui, du reste, ne sera pas, que les jurys en general, se defiant de toutes ces difficultes, et voulant arriver a une repression efficace, justement parce qu'ils n'entendent pas grand'chose aux delits de theatre, suivront aveuglement les indications du ministere public et condamneront sans broncher sur oui-dire? Alors savez-vous ce que vous aurez fait? Vous aurez cree la pire des censures, la censure de la peur. Les directeurs, tremblant devant des arrets qui seraient leur ruine, mutileront la pensee et supprimeront la liberte.

Vous etes places entre deux systemes impossibles: la censure preventive, que je vous defie d'organiser convenablement; la censure repressive, la seule admissible maintenant, mais qui echappe aux moyens du droit commun.

Je ne vois qu'une maniere de sortir de cette double impossibilite.

Pour arriver a la solution, reprenons le systeme theatral tel que je vous l'ai indique. Vous avez un certain nombre de theatres subventionnes, tous les autres sont livres a l'industrie privee; a Paris, il y a quatre theatres subventionnes par le gouvernement et quatre par la ville.

L'etat normal de Paris ne comporte pas plus de seize theatres. Sur ces seize theatres, la moitie sera donc sous l'influence directe du gouvernement ou de la ville; l'autre moitie fonctionnera sous l'empire des restrictions de police et autres, que dans votre loi vous imposerez a l'industrie theatrale.