Pour alimenter tous ces theatres et ceux de la province, dont la position sera analogue, vous aurez la corporation des auteurs dramatiques, corporation composee d'environ trois cents personnes et ayant un syndicat.
Cette corporation a le plus serieux interet a maintenir le theatre dans la limite ou il doit rester pour ne point troubler la paix de l'etat et l'honnetete publique. Cette corporation, par la nature meme des choses, a sur ses membres un ascendant disciplinaire considerable. Je suppose que l'etat reconnait cette corporation, et qu'il en fait son instrument. Chaque annee elle nomme dans son sein un conseil de prud'hommes, un jury. Ce jury, elu au suffrage universel, se composera de huit ou dix membres. Ce seront toujours, soyons-en surs, les personnages les plus consideres et les plus considerables de l'association. Ce jury, que vous appellerez jury de blame ou de tout autre nom que vous voudrez, sera saisi, soit sur la plainte de l'autorite publique, soit sur celle de la commission dramatique elle-meme, de tous les delits de theatre commis par les auteurs, les directeurs, les comediens. Compose d'hommes speciaux, investi d'une sorte de magistrature de famille, il aura la plus grande autorite, il comprendra parfaitement la matiere, il sera severe dans la repression, et il saura superposer la peine au delit.
Le jury dramatique juge les delits. S'il les reconnait, il les blame; s'il blame deux fois, il y a lieu a la suspension de la piece et a une amende considerable, qui peut, si elle est infligee a un auteur, etre prelevee sur les droits d'auteur recueillis par les agents de la societe.
Si un auteur est blame trois fois, il y a lieu a le rayer de la liste des associes. Cette radiation est une peine tres grave; elle n'atteint pas seulement l'auteur dans son honneur, elle l'atteint dans sa fortune, elle implique pour lui la privation a peu pres complete de ses droits de province.
Maintenant, croyez-vous qu'un auteur aille trois fois devant le jury dramatique? Pour moi, je ne le crois pas. Tout auteur traduit devant le jury se defendra; s'il est blame, il sera profondement affecte par ce blame, et, soyez tranquilles, je connais l'esprit de cette excellente et utile association, vous n'aurez pas de recidives.
Vous aurez donc ainsi, dans le sein de l'association dramatique elle-meme, les gardiens les plus vigilants de l'interet public.
C'est la seule maniere possible d'organiser la censure repressive. De cette maniere vous conciliez les deux choses qui font tout le probleme, l'interet de la societe et l'interet de la liberte.
M. LE CONSEILLER BEHIC.—Mais il y a des auteurs qui ne font pas partie de l'association?
M. VICTOR HUGO.—Il y en a, tout au plus, douze ou quinze; si l'association etait reconnue et patronnee par l'etat, il n'y en aurait plus.
M. LE CONSEILLER BEHIC.—Mais si, par impossible, un auteur persistait a se tenir en dehors de la societe, ou si un auteur blame trois fois, et, par consequent, exclu de la societe, continuait a ecrire pour le theatre, votre systeme repressif ne pourrait s'appliquer. Faudrait-il empecher ces hommes de faire jouer leurs pieces?