VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 2 decembre 1862.

L'appel fait par Victor Hugo ne fut pas entendu. On a raison de dire que l'exil vit d'illusions. Victor Hugo se trompait en croyant qu'avertis de la sorte, les gardes des sceaux et les batonniers prendraient en main cette affaire. Aucune suite judiciaire ne fut donnee aux effroyables revelations de l'affaire Doise. Ceci, d'ailleurs, n'a rien que de normal; jamais la justice n'a fait le proces a la justice.

Disons ici, pour que l'on s'en souvienne, de quelle facon Rosalie Doise avait ete traitee. Il est bon de mettre ces details sous les yeux des penseurs. Les penseurs precedent les legislateurs. La lumiere faite d'abord dans les consciences se fait plus tard dans les codes.

Rosalie Doise etait accusee, sur de tres vagues presomptions, d'avoir tue son pere, Martin Doise. Rosalie Doise n'avait point supporte cette accusation patiemment. Chaque fois qu'on l'interrogeait, elle s'emportait, ce qui choquait la gravite des magistrats. Elle perdait toute mesure, s'il faut en croire le requisitoire, et s'indignait au point de sembler furieuse et folle. Des qu'on cessait de l'accuser, elle se calmait et devenait muette et immobile sous l'accablement: Elle avait l'air, dit un temoin, d'une sainte de pierre.

"La justice" desirait que Rosalie Doise s'avouat parricide. Pour obtenir cet aveu, on la mit dans un cachot de huit pieds de long sur sept de haut et sept de large [1]. Ce cachot etait ferme d'une double porte. Pas de jour et d'air que ce qui passait par un trou "grand comme une brique" [2], perce dans l'une des deux portes et donnant dans une salle interieure de la prison; le cachot etait pave de carreaux; pas de chaise; la prisonniere etait forcee de se tenir debout ou de se coucher sur le carreau; la nuit, on lui donnait une paillasse qu'on lui otait le matin. Dans un coin, le baquet des excrements. Elle ne sortait jamais. Elle n'est sortie que deux fois en six semaines. Parfois on lui mettait la camisole de force [3]. Elle etait grosse.

Sentant remuer son enfant, elle avoua.

Elle fut condamnee aux travaux forces a perpetuite. L'enfant mourut.

Elle etait innocente.

Voici un fragment d'un de ses interrogatoires apres qu'elle fut reconnue innocente; on lui parle encore comme a une coupable: