Je suis en voyage, et vous aussi. Je ne sais ou vous adresser ma lettre. Vous arrivera-t-elle? La votre pourtant m'est parvenue, mais pas un des journaux dont vous me parlez. Vous me demandez d'intervenir; mais je ne sais pas le premier mot de cette lugubre affaire Bradley. Et puis, helas! que dire? Bradley n'est qu'un detail; son supplice se perd dans le grand supplice universel. La civilisation, en ce moment, est sur le chevalet. En Angleterre, on retablit la fusillade; en Russie, la torture; en Allemagne, le banditisme. A Paris, abaissement de la conscience politique, de la conscience litteraire, de la conscience philosophique. La guillotine francaise travaille de facon a piquer d'honneur le gibet anglais.

Partout le progres est remis en question. Partout la liberte est reniee. Partout l'ideal est insulte. Partout la reaction prospere sous ses divers pseudonymes, bon ordre, bon gout, bon sens, bonnes lois, etc.; mots qui sont des mensonges.

Jersey, la petite ile, etait en avant des grands peuples. Elle etait libre, honnete, intelligente, humaine. Il parait que Jersey, voyant que le monde recule, tient a reculer, elle aussi. Paris a decapite Philippe, Jersey va pendre Bradley. Emulation en sens inverse du progres.

Jersey affirmait le progres; Jersey va affirmer la reaction.

Le 11 aout, fete dans l'ile. On etranglera un homme. Jersey tient a avoir, comme un roi de Prusse ou un empereur de Russie, son acces de ferocite. O pauvre petit coin de terre!

Quel dementi a Dieu, qui a tant fait pour ce charmant pays! Quelle ingratitude envers cette douce, sereine et bienfaisante nature! Un gibet a Jersey! Qui est heureux devrait etre clement.

J'aime Jersey, je suis navre.

Publiez ma lettre si vous voulez. Tout aujourd'hui s'efforce d'etouffer la lumiere. Ne nous lassons pas cependant; et, si le present est sourd, jetons dans l'avenir, qui nous entendra, les protestations de la verite et de l'humanite contre l'horrible nuit.

V.H.

III