Mesdames, c'est a vous que je m'adresse, car a qui offrir la joie des enfants, si ce n'est au coeur des femmes?—Pensez toutes a vos enfants en voyant ceux-ci, et, dans la mesure de vos forces, et pour commencer des l'enfance la fraternite des hommes, faites, vous qui etes des meres heureuses et favorisees, faites que les petits riches ne soient pas envies par les petits pauvres! Semons l'amour. C'est ainsi que nous apaiserons l'avenir.

Comme je le disais l'an dernier, a pareille occasion, faire du bien a quarante enfants est un fait insignifiant; mais si ce nombre de quarante enfants pouvait, par le concours de tous les bons coeurs, s'accroitre indefiniment, alors il y aurait un exemple utile. Et c'est dans ce but de propagande que j'ai consenti a laisser se repandre un peu de publicite sur le Diner des enfants pauvres institue a Hauteville-House.

Cette petite fondation a donc deux buts principaux, un but d'hygiene et un but de propagande.

Au point de vue de l'hygiene, reussit-elle? Oui. La preuve la voici: depuis six ans que ce Diner des enfants pauvres est fonde a Hauteville-House, sur quarante enfants qui y prennent part, deux seulement sont morts. Deux en six ans! Je livre ce fait aux reflexions des hygienistes et des medecins.

Au point de vue de la propagande, reussit-elle? Oui. Des Diners hebdomadaires pour l'enfance pauvre, fondes sur le modele de celui-ci, commencent a s'etablir un peu partout; en Suisse, en Angleterre, surtout en Amerique. J'ai recu hier un journal anglais, le Leith Pilot, qui en recommande vivement l'etablissement.

L'an dernier je vous lisais une lettre, inseree dans le Times, annoncant a Londres la fondation d'un diner de 320 enfants. Aujourd'hui voici une lettre que m'ecrit lady Thompson, tresoriere d'un Diner d'enfants pauvres dans la paroisse de Marylebone, ou sont admis 6,000 enfants. De 300 a 6,000, c'est la une progression magnifique, d'une annee a l'autre. Je felicite et je remercie ma noble correspondante, lady Thompson. Grace a elle et a ses honorables amis, l'idee du solitaire a fructifie. Le petit ruisseau de Guernesey est devenu a Londres un grand fleuve.

Un dernier mot.

Tous, tant que nous sommes, nous avons ici-bas des devoirs de diverses sortes. Dieu nous impose d'abord les devoirs severes. Nous devons, dans l'interet de tous les hommes, lutter; nous devons combattre les forts et les puissants, les forts quand ils abusent de la force, les puissants quand ils emploient au mal la puissance; nous devons prendre au collet le despote, quel qu'il soit, depuis le charretier qui maltraite un cheval jusqu'au roi qui opprime un peuple. Resister et lutter, ce sont de rudes necessites. La vie serait dure si elle ne se composait que de cela.

Quelquefois, a bout de forces, on demande, en quelque sorte, grace au devoir. On se tourne vers la conscience: Que veux-tu que j'y fasse? repond la conscience; le devoir est de continuer. Pourtant on interrompt un moment la lutte, on se met a contempler les enfants, les pauvres petits, les frais visages que fait lumineux et roses l'aube auguste de la vie, on se sent emu, on passe de l'indignation a l'attendrissement, et alors on comprend la vie entiere, et l'on remercie Dieu, qui, s'il nous donne les puissants et les mechants a combattre, nous donne aussi les innocents et les faibles a soulager, et qui, a cote des devoirs severes, a place les devoirs charmants. Les derniers consolent des premiers.

1868