Dans un mort comme Manin il y a de l'esperance.

VICTOR HUGO.

II

GUSTAVE FLOURENS

En presence de certains faits, un cri d'indignation echappe.

M. Gustave Flourens est un jeune ecrivain de talent. Fils d'un pere devoue a la science, il est devoue au progres. Quand l'insurrection de Crete a eclate, il est alle en Crete. La nature l'avait fait penseur, la liberte l'a fait soldat. Il a epouse la cause cretoise, il a lutte pour la reunion de la Crete a la Grece; il a finalement adopte cette Candie heroique; il a saigne et souffert sur cette terre infortunee, il y a eu chaud et froid, faim et soif; il a guerroye, ce parisien, dans les monts Blancs de Sphakia, il a subi les durs etes et les rudes hivers, il a connu les sombres champs de bataille, et plus d'une fois, apres le combat, il a dormi dans la neige a cote de ceux qui dormaient dans la mort. Il a donne son sang, il a donne son argent. Detail touchant, il lui est arrive de preter trois cents francs a ce gouvernement de Crete, dedaigne, on le comprend, des gouvernements qui s'endettent de treize milliards [note: C'etait a cette epoque la dette de la France sous l'empire. Depuis, Sedan et ses suites ont accru cette dette de dix milliards. Grace a l'aventure finale de l'empire, la France doit dix milliards de plus; il est vrai qu'elle a deux provinces de moins.]. Apres des annees d'un opiniatre devouement, ce francais a ete fait cretois. L'assemblee nationale candiote s'est adjoint M. Gustave Flourens; elle l'a envoye en Grece faire acte de fraternite, et l'a charge d'introduire les deputes cretois au parlement hellenique. A Athenes, M. Gustave Flourens a voulu voir Georges de Danemark, qui est roi de Grece, a ce qu'il parait. M. Gustave Flourens a ete arrete.

Francais, il avait un droit; cretois, il avait un devoir. Devoir et droit ont ete meconnus. Le gouvernement grec et le gouvernement francais, deux complices, l'ont embarque sur un paquebot de passage, et il a ete apporte de force a Marseille. La, il etait difficile de ne pas le laisser libre; on a du le lacher. Mis en liberte, M. Gustave Flourens est immediatement reparti pour la Grece. Moins de huit jours apres avoir ete expulse d'Athenes, il y rentrait. C'etait son devoir. M. Gustave Flourens a accepte une mission sacree, il est le depute d'un peuple qui expire, il est porteur d'un cri d'agonie, il est depositaire du plus auguste des fideicommis, du droit d'une nation; ce fideicommis, il veut y faire honneur; cette mission, il veut la remplir. De la son obstination intrepide. Or, sous de certains regnes, qui fait son devoir, fait un crime. A cette heure, M. Gustave Flourens est hors la loi. Le gouvernement grec le traque, le gouvernement francais le livre, et voici ce que ce lutteur stoique m'ecrit d'Athenes, ou il est cache: Si je suis pris, je m'attends au poison dans quelque cachot.

Dans une autre lettre, qu'on nous ecrit de Grece, nous lisons: Gustave Flourens est abandonne.

Non, il n'est pas abandonne. Que les gouvernements le sachent, ceux qui se croient forts comme la Russie, et ceux qui se sentent faibles comme la Grece, ceux qui torturent la Pologne, comme ceux qui trahissent la Crete, qu'ils le sachent, et qu'ils y songent, la France est une immense force inconnue. La France n'est pas un empire, la France n'est pas une armee, la France n'est pas une circonscription geographique, la France n'est pas meme une masse de trente-huit millions d'hommes plus ou moins distraits du droit par la fatigue; la France est une ame. Ou est-elle? Partout. Peut-etre meme en ce moment est-elle plutot ailleurs qu'en France. Il arrive quelquefois a une patrie d'etre exilee. Une nation comme la France est un principe, et son vrai territoire c'est le droit. C'est la qu'elle se refugie, laissant la terre, devenue glebe, au joug, et le domaine materiel a l'oppression materielle. Non, la Crete, qu'on met hors les nations, n'est pas abandonnee. Non, son depute et son soldat, Gustave Flourens, qu'on met hors la loi, n'est pas abandonne. La verite, cette grande menace, est la, et veille. Les gouvernements dorment ou font semblant, mais il y a quelque part des yeux ouverts. Ces yeux voient et jugent. Ces yeux fixes sont redoutables. Une prunelle ou est la lumiere est une attaque continue a tout ce qui est faux, inique et nocturne. Sait-on pourquoi les cesars, les sultans, les vieux rois, les vieux codes et les vieux dogmes se sont ecroules? C'est parce qu'ils avaient sur eux cette lumiere. Sait-on pourquoi Napoleon est tombe? C'est parce que la justice, debout dans l'ombre, le regardait.

VICTOR HUGO.