Le sombre abandon d'un peuple au viol et a l'egorgement en pleine civilisation est une ignominie qui etonnera l'histoire. Ceux qui font de telles taches a ce grand dix-neuvieme siecle sont responsables devant la conscience universelle. Les presents gouvernements mettent la rougeur au front de l'Europe.
A l'heure ou nous sommes, d'un cote il y a des massacres, de l'autre une conversation de diplomates; d'un cote on tue, on decapite, on mutile, on eventre des femmes, des vieillards et des enfants, qu'on laisse pourrir dans la neige ou au soleil, de l'autre on redige des protocoles; les depeches de chancellerie, envolees de tous les points de l'horizon, s'abattent sur la table verte de la conference, et les vautours sur Arcadion. Tel est le spectacle.
Trahir et livrer la Crete, c'est une mauvaise action, et c'est une mauvaise politique.
De deux choses l'une: ou l'insurrection candiote persistera, ou elle expirera; ou la Crete attisera et continuera son flamboiement superbe, ou elle s'eteindra. Dans le premier cas, ce pays sera un heros; dans le second cas, il sera un martyr. Redoutable complication future. Il faut, tot ou tard, compter avec les heros, et plus encore avec les martyrs. Les heros triomphent par la vie, les martyrs par la mort. Voyez Baudin. Craignez les spectres. La Crete morte aura l'importunite terrible du sepulcre. Ce sera un miasme de plus dans votre politique. L'Europe aura desormais deux Polognes, l'une au nord, l'autre au midi. L'ordre regnera dans les monts Sphakia comme il regne a Varsovie, et, rois de l'Europe, vous aurez une prosperite entre deux cadavres.
Le continent en ce moment n'appartient pas aux nations, mais aux rois. Disons-le nettement, pour l'instant, la Grece et la Crete n'ont plus rien a attendre de l'Europe.
Tout espoir est-il donc perdu pour elles?
Non.
Ici la question change d'aspect. Ici se declare, incident admirable, une phase nouvelle.
L'Europe recule, l'Amerique avance.
L'Europe refuse son role, l'Amerique le prend.