Etre souriants et desagreables, telle est votre intention. Je l'approuve. Sourire, c'est combattre. Un sourire regardant la toute-puissance a une etrange force de paralysie. Lucien deconcertait Jupiter. Jupiter pourtant, dieu d'esprit, n'aurait pas eu recours, quoique fache, a M. … (J'ouvre une parenthese. Ne vous genez pas pour remplacer ma prose par des lignes de points partout ou bon vous semblera. Je ferme la parenthese.) La raillerie des encyclopedistes a eu raison du molinisme et du papisme. Grands et charmants exemples. Ces vaillants philosophes ont revele la force du rire. Tourner une hydre en ridicule, cela semble etrange. Eh bien, c'est excellent. D'abord beaucoup d'hydres sont en baudruche. Sur celles-la, l'epingle est plus efficace que la massue. Quant aux hydres pour de bon, le cesarisme en est une, l'ironie les consterne. Surtout quand l'ironie est un appel a la lumiere. Souvenez-vous du coq chantant sur le dos du tigre. Le coq, c'est l'ironie. C'est aussi la France.
Le dix-huitieme siecle a mis en evidence la souverainete de l'ironie. Confrontez la vigueur materielle avec la vigueur spirituelle; comptez les fleaux vaincus, les monstres terrasses et les victimes protegees; mettez d'un cote Lerne, Nemee, Erymanthe, le taureau de Crete, le dragon des Hesperides, Antee etouffe, Cerbere enchaine, Augias nettoye, Atlas soulage, Hesione sauvee, Alceste delivree, Promethee secouru; et, de l'autre, la superstition denoncee, l'hypocrisie demasquee, l'inquisition tuee, la magistrature muselee, la torture deshonoree, Calas rehabilite, Labarre venge, Sirven defendu, les moeurs adoucies, les lois assainies, la raison mise en liberte, la conscience humaine delivree, elle aussi, du vautour, qui est le fanatisme; faites cette evocation sacree des grandes victoires humaines, et comparez aux douze travaux d'Hercule les douze travaux de Voltaire. Ici le geant de force, la le geant d'esprit. Qui l'emporte? Les serpents du berceau, ce sont les prejuges. Arouet a aussi bien etouffe ceux-ci qu'Alcide ceux-la.
Vous aurez de vives polemiques. Il y a un droit qui est tranquille avec vous, et qui est sur d'etre respecte, c'est le droit de replique. Moi qui parle, j'en ai use, a mes risques et perils, et meme abuse. Jugez-en. Un jour,—vous devez d'ailleurs vous en souvenir,—en 1851, du temps de la republique, j'etais a la tribune de l'Assemblee, je parlais, je venais de dire: Le president Louis Bonaparte conspire. Un honorable republicain d'autrefois, mort senateur, M. Vieillard, me cria, justement indigne: Vous etes un infame calomniateur. A quoi je repondis par ces paroles insensees: Je denonce un complot qui a pour but le retablissement de l'empire. Sur ce, M. Dupin me menaca d'un rappel a l'ordre, peine terrible et meritee. Je tremblais. J'ai, heureusement pour moi, la reputation d'etre bete. Ceci me sauva. M. Victor Hugo ne sait ce qu'il dit! cria un membre compatissant de la majorite. Cette parole indulgente jeta un charme, tout s'apaisa, M. Dupin garda sa foudre dans sa poche. (C'est la que volontiers il mettait son drapeau. Vaste poche. Dans l'occasion, il se fut cache dedans s'il avait pu.) Mais convenez que j'avais abuse du droit de replique. Donc, respectons-le.
C'etait du reste un temps singulier. On etait en republique, et vive la republique etait un cri seditieux. Vous, vous etiez en prison, tous, excepte Rochefort, qui etait alors au college, mais qui aujourd'hui est en Belgique.
Vous encouragerez le jeune et rayonnant groupe de poetes qui se leve aujourd'hui avec tant d'eclat, et qui appuie de ses travaux et de ses succes toutes les grandes affirmations du siecle. Aucune generosite ne manquera a votre oeuvre. Vous donnerez le mot d'ordre de l'esperance a cette admirable jeunesse d'aujourd'hui qui a sur le front la candeur loyale de l'avenir. Vous rallierez dans l'incorruptible foi commune cette studieuse et fiere multitude d'intelligences toutes fremissantes de la joie d'eclore, qui, le matin peuple les ecoles, et le soir les theatres, ces autres ecoles; le matin, cherchant le vrai dans la science; le soir, applaudissant ou reclamant le grand dans la poesie et le beau dans l'art. Ces nobles jeunes hommes d'a present, je les connais et je les aime. Je suis dans leur secret et je les remercie de ce doux murmure que, si souvent, comme une lointaine troupe d'abeilles, ils viennent faire a mon oreille. Ils ont une volonte mysterieuse et ferme, et ils feront le bien, j'en reponds. Cette jeunesse, c'est la France en fleur, c'est la Revolution redevenue aurore. Vous communierez avec cette jeunesse. Vous eveillerez avec tous les mots magiques, devoir, honneur, raison, progres, patrie, humanite, liberte, cette foret d'echos qui est en elle. Repercussion profonde, prete a toutes les grandes reponses.
Mes amis, et vous, mes fils, allez! Combattez votre vaillant combat. Combattez-le sans moi et avec moi. Sans moi, car ma vieille plume guerroyante ne sera pas parmi les votres; avec moi, car mon ame y sera. Allez, faites, vivez, luttez! Naviguez intrepidement vers votre pole imperturbable, la liberte; mais tournez les ecueils. Il y en a. Desormais, j'aurai dans ma solitude, pour mettre de la lumiere dans mes vieux songes, cette perspective, le rappel triomphant. Le rappel battu, cela peut se rever aussi.
Je ne reprendrai plus la parole dans ce journal que j'aime, et, a partir de demain, je ne suis plus que votre lecteur. Lecteur melancolique et attendri. Vous serez sur votre breche, et moi sur la mienne. Du reste, je ne suis plus guere bon qu'a vivre tete a tete avec l'ocean, vieux homme tranquille et inquiet, tranquille parce que je suis au fond du precipice, inquiet parce que mon pays peut y tomber. J'ai pour spectacle ce drame, l'ecume insultant le rocher. Je me laisse distraire des grandeurs imperiales et royales par la grandeur de la nature. Qu'importe un solitaire de plus ou de moins! les peuples vont a leurs destinees. Pas de denoument qui ne soit precede d'une gestation. Les annees font leur lent travail de maturation, et tout est pret. Quant a moi, pendant qu'a l'occasion de sa noce d'or l'eglise couronne le pape, j'emiette sur mon toit du pain aux petits oiseaux, ne me souciant d'aucun couronnement, pas meme d'un couronnement d'edifice.
VICTOR HUGO.
Hauteville-House, 25 avril 1869.