Vous lui donnez vos jours, vos nuits, vos fatigues, vos insomnies, vos courages; vous lui donnez vos bras, vos coeurs, les pleurs de vos femmes qui tremblent pendant que vous luttez, l'adieu des enfants, des fiancees, des vieux parents, les fumees de vos hameaux envolees dans le vent; la mer, c'est le grand danger, c'est le grand labeur, c'est la grande urgence; vous lui donnez tout; vous acceptez d'elle cette poignante angoisse, l'effacement des cotes; chaque fois qu'on part, question lugubre, reverra-t-on ceux qu'on aime? La rive s'en va comme un decor de theatre qu'une main emporte. Perdre terre, quel mot saisissant! on est comme hors des vivants. Et vous vous devouez, hommes intrepides. Je vois parmi vos signatures les noms de ceux qui, dernierement, a Dungeness, ont ete de si heroiques sauveteurs [note: Aldridge et Windham.]. Rien ne vous lasse. Vous rentrez au port, et vous repartez.

Votre existence est un continuel defi a l'ecueil, au hasard, a la saison, aux precipices de l'eau, aux pieges du vent. Vous vous en allez tranquilles dans la formidable vision de la mer; vous vous laissez echeveler par la tempete; vous etes les grands opiniatres du recommencement perpetuel; vous etes les rudes laboureurs du sillon bouleverse; la, nulle part la limite et partout l'aventure; vous allez dans cet infini braver cet inconnu; ce desert de tumulte et de bruit ne vous fait pas peur; vous avez la vertu superbe de vivre seuls avec l'ocean dans la rondeur sinistre de l'horizon; l'ocean est inepuisable et vous etes mortels, mais vous ne le redoutez pas; vous n'aurez pas son dernier ouragan et il aura votre dernier souffle. De la votre fierte, je la comprends. Vos habitudes de temerite ont commence des l'enfance, quand vous couriez tout nus sur les greves; meles aux vastes plis des marees montantes et brunis par le hale, grandis par la rafale, vieillis dans les orages, vous ne craignez pas l'ocean, et vous avez droit a sa familiarite farouche, ayant joue tout petits avec son enormite.

Vous me connaissez peu. Je suis pour vous une silhouette de l'abime debout au loin sur un rocher. Vous apercevez par instants dans la brume cette ombre, et vous passez. Pourtant, a travers vos fracas de houles et de bourrasques, l'espece de vague rumeur que peut faire un livre est venue jusqu'a vous. Vous vous tournez vers moi entre deux tempetes et vous me remerciez.

Je vous salue.

Je vais vous dire ce que je suis. Je suis un de vous. Je suis un matelot, je suis un combattant du gouffre. J'ai sur moi un dechainement d'aquilons. Je ruisselle et je grelotte, mais je souris, et quelquefois comme vous je chante. Un chant amer. Je suis un guide echoue, qui ne s'est pas trompe, mais qui a sombre, a qui la boussole donne raison et a qui l'ouragan donne tort, qui a en lui la quantite de certitude que produit la catastrophe traversee, et qui a droit de parler aux pilotes avec l'autorite du naufrage. Je suis dans la nuit, et j'attends avec calme l'espece de jour qui viendra, sans trop y compter pourtant, car si Apres-demain est sur, Demain ne l'est pas; les realisations immediates sont rares, et, comme vous, j'ai plus d'une fois, sans confiance, vu poindre la sinistre aurore. En attendant, je suis comme vous dans la tourmente, dans la nuee, dans le tonnerre; j'ai autour de moi un perpetuel tremblement d'horizon, j'assiste au va-et-vient de ce flot qu'on appelle le fait; en proie aux evenements comme vous aux vents, je constate leur demence apparente et leur logique profonde; je sens que la tempete est une volonte, et que ma conscience en est une autre, et qu'au fond elles sont d'accord; et je persiste, et je resiste, et je tiens tete aux despotes comme vous aux cyclones, et je laisse hurler autour de moi toutes les meutes du cloaque et tous les chiens de l'ombre, et je fais mon devoir, pas plus emu de la haine que vous de l'ecume.

Je ne vois pas l'etoile, mais je sais qu'elle me regarde, et cela me suffit.

Voila ce que je suis. Aimez-moi.

Continuons. Faisons notre tache; vous de votre cote, moi du mien; vous parmi les flots, moi parmi les hommes. Travaillons aux sauvetages. Oui, accomplissons notre fonction qui est une tutelle; veillons et surveillons, ne laissons se perdre aucun signal de detresse, tendons la main a tous ceux qui s'enfoncent, soyons les vigies du sombre espace, ne permettons pas que ce qui doit disparaitre revienne, regardons fuir dans les tenebres, vous le vaisseau-fantome, moi le passe. Prouvons que le chaos est navigable. Les surfaces sont diverses, et les agitations sont innombrables, mais il n'y a qu'un fond, qui est Dieu. Ce fond, je le touche, moi qui vous parle. Il s'appelle la verite et la justice. Qui tombe pour le droit tombe dans le vrai. Ayons cette securite. Vous suivez la boussole, je suis la conscience. O intrepides lutteurs, mes freres, ayons foi, vous dans l'onde, moi dans la destinee. Ou sera la certitude si ce n'est dans cette mobilite soumise au niveau? Votre devoir est identique au mien. Combattons, recommencons, perseverons, avec cette pensee que la haute mer se prolonge au dela de la vue humaine, que, meme hors de la vie, l'immense navigation continue, et qu'un jour nous constaterons la ressemblance de l'ocean ou sont les vagues avec la tombe ou sont les ames. Une vague qui pense, c'est l'ame humaine.

VICTOR HUGO.

VII