"Vous connaissez le but de cette petite reunion. C'est ce que j'appelle, a defaut d'un mot plus simple, la fete des petits enfants pauvres. Je voudrais en parler dans les termes les plus humbles, je voudrais pouvoir emprunter pour cela la simplicite d'un des petits enfants qui m'ecoutent.
"Faire du bien aux enfants pauvres, dans la mesure de ce que je puis, voila mon but. Il n'y a aucun merite, croyez-le bien, et ce que je dis la je le pense profondement, il n'y a aucun merite a faire pour les pauvres ce que l'on peut; car ce que l'on peut, c'est ce que l'on doit. Connaissez-vous quelque chose de plus triste que la souffrance des enfants? Quand nous souffrons, nous hommes, c'est justement, nous avons ce que nous meritons, mais les enfants sont innocents, et l'innocence qui souffre, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus de triste au monde? Ici, la providence nous confie une partie de sa propre fonction. Dieu dit a l'homme, je te confie l'enfant. Il ne nous confie pas seulement nos propres enfants; car il est trop simple d'en prendre soin, et les animaux s'acquittent de ce devoir de la nature mieux parfois que les hommes eux-memes; il nous confie tous les enfants qui souffrent. Etre le pere, la mere des enfants pauvres, voila notre plus haute mission. Avoir pour eux un sentiment maternel, c'est avoir un sentiment fraternel pour l'humanite."
"M. Victor Hugo rappelle ensuite les conclusions d'un travail fait par l'Academie de medecine de Paris, il y a dix-huit ans, sur l'hygiene des enfants. L'enquete faite a ce sujet constate que la plupart des maladies qui emportent tant d'enfants pauvres tiennent uniquement a leur mauvaise nourriture, et que s'ils pouvaient manger de la viande et boire du vin seulement une fois par mois, cela suffirait pour les preserver de tous les maux qui tiennent a l'appauvrissement du sang, c'est-a-dire non seulement des maladies scrofuleuses, mais aussi des affections du coeur, des poumons et du cerveau. L'anemie ou appauvrissement du sang rend en outre les enfants sujets a une foule de maladies contagieuses, telles que le croup et l'angine couenneuse, dont une bonne nourriture prise une fois par mois suffirait pour les exempter.
"Les conclusions de ce travail fait par l'Academie ont frappe profondement M. Victor Hugo. Distrait a Paris par les occupations de la vie publique, il n'a pas eu le temps d'organiser dans sa patrie des diners d'enfants pauvres. Mais il a, dit-il, profite du loisir que l'empereur des Francais lui a fait a Guernesey pour mettre son idee a execution.
"Pensant que si un bon diner par mois peut faire tant de bien, un bon diner tous les quinze jours doit en faire encore plus, il nourrit quarante-deux enfants pauvres, dont la moitie, vingt et un, viennent chez lui chaque semaine.—Puis, quand arrive la fin de l'annee, il veut leur donner la petite joie que tous les enfants riches ont dans leurs familles; ils veut qu'ils aient leur Christmas. Cette petite fete annuelle se compose de trois parties: d'un luncheon, d'une distribution de vetements, et d'une distribution de jouets. "Car la joie, dit M. Victor Hugo, fait partie de la sante de l'enfance. C'est pourquoi je leur dedie tous les ans un petit arbre de Noel. C'est aujourd'hui la cinquieme celebration de cette fete.
"Maintenant, continue M. Victor Hugo, pourquoi dis-je tout cela? Le seul merite d'une bonne action (si bonne action il y a) c'est de la taire. Je devrais me taire en effet si je ne pensais qu'a moi. Mais mon but n'est pas seulement de faire du bien a quarante pauvres petits enfants. Mon but est surtout de donner un exemple utile. Voila mon excuse."
"L'exemple que donne M. Victor Hugo est si bien suivi, que les resultats obtenus sont vraiment admirables. Il pourrait citer l'Amerique, la Suede, la Suisse, ou un nombre considerable d'enfants pauvres sont regulierement nourris, l'Italie, et meme l'Espagne, ou cette bonne oeuvre commence; il ne parlera que de l'Angleterre, que de Londres, avec les preuves en main.
"Ici M. Victor Hugo lit des extraits d'une lettre ecrite par un gentleman anglais au Petit Journal.
"Donc, frappes du spectacle navrant qu'offrent les ecoles des quartiers pauvres de Londres, profondement emus a la vue des enfants blemes et chetifs qui les frequentent, alarmes des rapides progres que fait la debilite parmi les generations des villes, debilite qui tend a remplacer notre vigoureuse race anglo-saxonne par une race enervee et febrile, des hommes charitables, a la tete desquels se trouve le comte de Shaftesbury, ont fonde la societe du diner des enfants pauvres.
"La charite est si douce chose; donner un peu de son superflu est un acte qui rapporte de si douces jouissances, que, croyant etre utile, nous ne resistons pas au desir de faire connaitre a la France cette invention de la charite, le nouvel essai que vient d'inaugurer notre vieille Angleterre."