Hauteville-House, 22 mars 1860.
….On m'ecrit pour me demander quelle impression a produite sur moi la mort de Montalembert. Je reponds: Aucune; indifference absolue.—Mais voici qui m'a navre.
Dans le steamer Normandy, sombre en pleine mer il y a quatre jours, il y avait un pauvre charpentier avec sa femme; des gens d'ici, de la paroisse Saint-Sauveur. Ils revenaient de Londres, ou le mari etait alle pour une tumeur qu'il avait au bras. Tout a coup dans la nuit noire, le bateau, coupe en deux, s'enfonce.
Il ne restait plus qu'un canot deja plein de gens qui allaient casser l'amarre et se sauver. Le mari crie: "Attendez-nous, nous allons descendre." On lui repond du canot: "Il n'y a plus de place que pour une femme. Que votre femme descende."
"Va, ma femme", dit le mari.
Et la femme repond: Nenni. Je n'irai pas. Il n'y a pas de place pour toi. Je mourrons ensemble. Ce nenni est adorable. Cet heroisme qui parle patois serre le coeur. Un doux nenni avec un doux sourire devant le tombeau.
Et la pauvre femme a jete ses bras autour du col de son mari, et tous deux sont morts.
Et je pleure en vous ecrivant cela, et je songe a mon admirable gendre
Charles Vacquerie….
VICTOR HUGO.
Les journaux anglais publient la lettre suivante ecrite au sujet de la catastrophe du Normandy.