L'un de vous, tout a l'heure, ce vaillant Louis Labarre, songeant a M. Bonaparte, attestait en termes eloquents votre nationalite, et jurait de mourir pour la defendre. C'est bien; je l'approuve. Nous tous francais qui sommes ici, nous l'approuvons.
Oui, si M. Bonaparte arrive, si M. Bonaparte vous envahit, s'il vient une nuit,—c'est son heure,—heurter vos frontieres, trainant a sa suite, ou, pour mieux dire, poussant devant lui,—marcher en tete n'est pas sa maniere,—poussant devant lui ce qu'il appelle aujourd'hui la France, cette armee maintenant denationalisee, ces regiments dont il a fait des hordes, ces pretoriens qui ont viole l'assemblee nationale, ces janissaires qui ont sabre la constitution, ces soldats du boulevard Montmartre, qui auraient pu etre des heros et dont il a fait des brigands; s'il arrive a vos frontieres, cet homme, declarant la Belgique pachalik, vous apportant la honte a vous qui etes l'honneur, vous apportant l'esclavage a vous qui etes la liberte, vous apportant le vol a vous qui etes la probite, oh! levez-vous, belges, levez-vous tous! recevez Louis Bonaparte comme vos aieux les nerviens ont recu Caligula! courez aux fourches, aux pierres, aux faulx, aux socs de vos charrues; prenez vos couteaux, prenez vos fusils, prenez vos carabines; sautez sur la vieille epee d'Arteveld, sautez sur le vieux baton ferre de Coppenole, remettez, s'il le faut, des boulets de marbre dans la grosse couleuvrine de Gand; vous en trouverez a Notre-Dame de Hal! criez aux armes! ce n'est pas Annibal qui est aux portes, c'est Schinderhannes! Sonnez le tocsin, battez le rappel; faites la guerre des plaines, faites la guerre des murailles, faites la guerre des buissons; luttez pied a pied, defendez-vous, frappez, mourez; souvenez-vous de vos peres qui ont voulu vous leguer la gloire, souvenez-vous de vos enfants auxquels vous devez leguer la liberte! Empruntez a Waterloo son cri funebre: la Belgique meurt et ne se rend pas!
Si le Bonaparte vient, faites cela!
Mais, belges, si, un jour, le front dans la lumiere, agitant au vent joyeux des revolutions un drapeau d'une seule couleur sur lequel, vous lirez: Fraternite des Peuples. Etats-Unis d'Europe,—grande, libre, fiere, tendre, sereine, des epis et des lauriers dans les mains, la France, la vraie France vient a vous, oh! levez-vous encore cette fois, belges, mais pour remplacer le baton ferre par le rameau fleuri! levez-vous, mais pour aller au-devant de la France, et pour lui dire: Salut!
Levez-vous pour lui tendre la main, a notre mere, comme nous, ses fils, nous vous la tendons, et pour lui ouvrir les bras comme nous vous les ouvrons. Car cette France-la, ce ne sera pas la conquerante, ce sera l'initiatrice; ce ne sera pas la France qui subjugue, ce sera la France qui delivre; ce ne sera pas la France des Bonapartes, ce sera la France des nations!
Recevez-la comme une grande amie. Accueillez-la, cette victorieuse, comme, proscrite, vous l'avez accueillie. Car c'est elle que vous acclamez en ce moment; car c'est la France qui est ici. C'est elle qui, a cette heure, quelquefois meurtrie par vos gouvernants, toujours relevee et consolee par vous, pleure a la porte de vos villes sous la blouse de l'ouvrier ou sous le sarrau de toile du laboureur exile.
Amis, la persecution et la douleur, c'est aujourd'hui; les Etats-Unis d'Europe, les Peuples-Freres, c'est demain. Lendemain inevitable pour nos ennemis, infaillible pour nous. Amis, quelles que soient les angoisses et les duretes du moment qui passe, fixons notre pensee sur ce lendemain splendide, deja visible pour elle, sur cette immense echeance de la liberte et de la fraternite. C'est dans cette contemplation que vous puisez votre calme, proscrits de France. Quelquefois, comme je vous le rappelais tout a l'heure, dans la nuit lugubre ou vous etes, on s'etonne de voir dans vos yeux tant de lumiere. Cette lumiere, c'est la clarte de l'avenir dont vous etes pleins.
Citoyens francais et belges, en face des tyrans, levons haut les nationalites; en presence de la democratie, inclinons-les. La democratie, c'est la grande patrie. Republique universelle, c'est patrie universelle. Au jour venu, contre les despotes, les nationalites et les patries devront pousser le cri de guerre; l'oeuvre faite, l'unite, la sainte unite humaine deposera au front de toutes les nations le baiser de paix. Montons d'echelon en echelon, d'initiation en initiation, de douleur en douleur, de misere en misere, aux grandes formules. Que chaque degre franchi elargisse l'horizon. Il y a quelque chose qui est au-dessus de l'allemand, du belge, de l'italien, de l'anglais, du francais, c'est le citoyen; il y a quelque chose qui est au-dessus du citoyen, c'est l'homme. La fin des nations, c'est l'unite, comme la fin des racines, c'est l'arbre, comme la fin des vents, c'est le ciel, comme la fin des fleuves, c'est la mer. Peuples! il n'y a qu'un peuple. Vive la republique universelle!