O polonais, je vous le dis du fond de l'ame, je vous admire. Vous etes les aines de la persecution. Cette coupe d'amertume ou nous buvons aujourd'hui, nous y trouvons la trace de vos levres. Vous portez les chevrons de l'exil. Vos freres sont en Siberie comme les notres sont en Afrique. Bannis de Pologne, les proscrits de France vous saluent.
Nous saluons ton histoire, peuple polonais, bon peuple! Leve la tete dans ton accablement. Tu es grand, gisant sur le fumier russe. O Job des nations, tes plaies, sont des gloires.
Nous saluons ton histoire et l'histoire de tous les peuples qui ont souffert et qui ont lutte.
Cette reunion, cette date auguste, 29 novembre 1830, evoquent a nos yeux tous les grands souvenirs revolutionnaires, tous les grands hommes liberateurs, et, dans notre reconnaissance religieuse et profonde, nous convions Kosciuszko, Washington, Bolivar, Botzaris, tous les vaillants lutteurs du progres, tous les glorieux martyrs de l'idee, a ces saintes agapes de la proscription. Ici, dans cette salle, est-ce qu'il ne vous semble pas comme a moi les voir au-dessus de nos tetes? Est-ce qu'il n'y a pas la, autour de cette date splendide, comme une nuee lumineuse ou ces triomphateurs, nos vrais ancetres, nous apparaissent et nous sourient? Regardez-les, contemplez-les comme moi, ces transfigures! Eux aussi ont souffert. Au jour mysterieux qui sort de la tombe, ceux qui n'etaient que des hommes deviennent des demi-dieux, et les couronnes d'epines qui faisaient saigner le front des vivants se changent en couronnes de lauriers et font rayonner le front des fantomes.
Citoyens, cinq nations sont ici representees, la Pologne, la Hongrie, l'Allemagne, l'Italie et la France, cinq nations illustres devant le genre humain, aujourd'hui couchees dans la fosse.
Les hommes de despotisme en fremissent de joie. Leur joie a tort. Je ne me lasserai jamais de le redire, quoique assassinees, ces grandes nations ne sont pas mortes. Les tyrans, qui n'ont pas d'ame, ne savent pas que les peuples en ont une.
Quand les tyrans ont scelle sur un peuple la pierre du tombeau, qu'est-ce qu'ils ont fait? Ils croient avoir enferme une nation dans la tombe, ils y ont enferme une idee. Or, la tombe ne fait rien a qui ne meurt pas, et l'idee est immortelle. Citoyens, un peuple n'est pas une chair; un peuple est une pensee! Qu'est-ce que la Pologne? c'est l'independance. Qu'est-ce que l'Allemagne? c'est la vertu. Qu'est-ce que la Hongrie? c'est l'heroisme. Qu'est-ce que l'Italie? c'est la gloire. Qu'est-ce que la France? c'est la liberte. Citoyens, le jour ou l'independance, la vertu, l'heroisme, la gloire et la liberte mourront, ce jour-la, ce jour-la seulement, la Pologne, l'Allemagne, la Hongrie, l'Italie et la France seront mortes.
Ce jour-la, citoyens, l'ame du monde aurait disparu.
Or, l'ame du monde, c'est Dieu.
Citoyens, buvons a l'idee qui ne meurt pas! buvons aux peuples qui ressuscitent!