De qui?

Du tyran.

Mais le tyran se defend.

IV

Attendez-vous a tout, vous qui etes proscrit. On vous jette au loin, mais on ne vous lache pas. Le proscripteur est curieux et son regard se multiplie sur vous. Il vous fait des visites ingenieuses et variees. Un respectable pasteur protestant s'assied a votre foyer, ce protestantisme emarge a la caisse Tronsin-Dumersan; un prince etranger qui baragouine se presente, c'est Vidocq qui vient vous voir; est-ce un vrai prince? oui; il est de sang royal, et aussi de la police; un professeur gravement doctrinaire s'introduit chez vous, vous le surprenez lisant vos papiers. Tout est permis contre vous; vous etes hors la loi, c'est-a-dire hors l'equite, hors la raison, hors le respect, hors la vraisemblance; on se dira autorise par vous a publier vos conversations, et l'on aura soin qu'elles soient stupides; on vous attribuera des paroles que vous n'avez pas dites, des lettres que vous n'avez pas ecrites, des actions que vous n'avez pas faites. On vous approche pour mieux choisir la place ou l'on vous poignardera; l'exil est a claire-voie; on y regarde comme dans une fosse aux betes; vous etes isole, et guette.

N'ecrivez pas a vos amis de France; il est permis d'ouvrir vos lettres; la cour de cassation y consent; defiez-vous de vos relations de proscrit, elles aboutissent a des choses obscures; cet homme qui vous sourit a Jersey vous dechire a Paris; celui-ci qui vous salue sous son nom vous insulte sous un pseudonyme; celui-la, a Jersey meme, ecrit contre les hommes de l'exil des pages dignes d'etre offertes aux hommes de l'empire, et auxquelles du reste il rend justice en les dediant aux banquiers Pereire. Tout cela est tout simple, sachez-le. Vous etes au lazaret. Si quelqu'un d'honnete vient vous voir, malheur a lui. La frontiere l'attend, et l'empereur est la sous sa forme gendarme. On mettra des femmes nues pour chercher sur elles un livre de vous, et si elles resistent, si elles s'indignent, on leur dira: ce n'est pas pour votre peau!

Le maitre, qui est le traitre, vous entoure de qui bon lui semble; le prescripteur dispose de la qualite de proscrit; il en orne ses agents; aucune securite; prenez garde a vous; vous parlez a un visage, c'est un masque qui entend; votre exil est hante par ce spectre, l'espion.

Un inconnu, tres mysterieux, vient vous parler bas a l'oreille; il vous declare que, si vous le voulez, il se charge d'assassiner l'empereur; c'est Bonaparte qui vous offre de tuer Bonaparte. A vos banquets de fraternite, quelqu'un dans un coin criera: Vive Marat! vive Hebert! vive la guillotine! Avec un peu d'attention vous reconnaitrez la voix de Carlier. Quelquefois l'espion mendie; l'empereur vous demande l'aumone par son Pietri; vous donnez, il rit; gaite de bourreau. Vous payez les dettes d'auberge de cet exile, c'est un agent; vous payez le voyage de ce fugitif, c'est un sbire; vous passez la rue, vous entendez dire: Voila le vrai tyran! C'est de vous qu'on parle; vous vous retournez; qui est cet homme? on vous repond: c'est un proscrit. Point. C'est un fonctionnaire. Il est farouche et paye. C'est un republicain signe Maupas. Coco se deguise en Scaevola.

Quant aux inventions, quant aux impostures, quant aux turpitudes, acceptez-les. Ce sont les projectiles de l'empire.

Surtout ne reclamez pas. On rirait. Apres la reclamation, l'injure recommencera, la meme, sans meme prendre la peine de varier; a quoi bon changer de bave? celle d'hier est bonne.