Tout est bien. Et ceci (montrant la fosse) rachete cela (l'orateur etend le bras du cote de la France). Pendant que tant d'hommes qui auraient la force s'ils voulaient acceptent la servitude, et, le bat sur le cou, subissent le triomphe du guet-apens, lache triomphe et lache soumission, pendant que les foules s'en vont dans la honte, les proscrits s'en vont dans la tombe.—Tout est bien.
O mes amis, quelle profonde douleur!
Ah! que du moins, en attendant le jour ou ils se leveront, en attendant le jour ou ils auront pudeur, en attendant le jour ou ils auront horreur, les peuples maintenant a terre, les uns garrottes, les autres abrutis, ce qui est pire, les autres prosternes, ce qui est pire encore, regardent passer, le front haut dans les tenebres, et s'enfoncer en silence dans le desert de l'exil cette fiere colonne de proscrits qui marche vers l'avenir, ayant en tete des cercueils!
L'avenir. Ce mot m'est venu. Savez-vous pourquoi? C'est qu'il sort naturellement de la pensee dans le lieu mysterieux ou nous sommes; c'est que c'est un bon endroit pour regarder l'avenir que le bord des fosses. De cette hauteur on voit loin dans la profondeur divine et loin dans l'horizon humain. Aujourd'hui que la Liberte, la Verite et la Justice ont les mains liees derriere le dos et sont battues de verges et sont fouettees en place publique, la Liberte par les soldats, la Verite par les pretres, la Justice par les juges; aujourd'hui que l'Idee venue de Dieu est suppliciee, Dieu est sur l'horizon humain, Dieu est sur la place publique ou on le fouette, et l'on peut dire, oui, l'on peut dire qu'il souffre et qu'il saigne avec nous. On a donc le droit de sonder la plaie humaine dans ce lieu des choses eternelles. D'ailleurs on n'importune pas la tombe, et surtout la tombe des martyrs, en parlant d'esperance. Eh bien! je vous le dis, et c'est surtout du haut de ce talus funebre qu'on le voit distinctement, esperez! Il y a partout des lueurs dans la nuit, lueur en Espagne, lueur en Italie, en Orient clarte; incendie, disent les myopes de la politique, et moi je dis, aurore!
Cette clarte de l'orient, si faible encore, c'est la l'inconnu, c'est la le mystere. Proscrits, ne la quittez pas des yeux un seul instant. C'est la que va se lever l'avenir.
Laissez-moi, avec la gravite qui sied en presence de l'auditeur funebre qui est la (l'orateur montre le cercueil), laissez-moi vous parler des evenements qui s'accomplissent et des evenements qui se preparent, librement, a coeur ouvert, comme il convient a ceux qui sont surs de l'avenir, etant surs du droit. On nous dit quelquefois:—Prenez garde. Vos paroles sont trop hardies. Vous manquez de prudence.—Est-ce qu'il est question de prudence aujourd'hui? il est question de courage. Aux heures de lutte a corps perdu, gloire a ceux qui ont des paroles sans precautions et des sabres sans fourreau!
D'ailleurs les rois sont entraines. Soyez tranquilles.
Il y a deux faits dans la situation presente; une alliance et une guerre.
Que nous veulent ces deux faits?
L'alliance? J'en conviens, nous regardons pour l'instant sans enthousiasme cette apparente intimite entre Fontenoy et Waterloo d'ou il semble qu'il soit sorti une espece d'Anglo-France; nous laissons, temoins froids et muets de ce spectacle, le choeur banal qui suit tous les corteges et qui se groupe a la porte de tous les succes, chanter, des deux cotes de la Manche, en se renvoyant les strophes de Paris a Londres, cette alliance admirable grace a laquelle se promenent aujourd'hui au soleil le chasseur de Vincennes bras dessus bras dessous avec le rifle-guard, le marin francais bras dessus bras dessous avec le marin anglais, la capote bleue bras dessus bras dessous avec l'habit rouge, et sans doute aussi, dans le sepulcre, Napoleon bras dessus bras dessous avec Hudson Lowe.