On verrait ceci:
Le continent serait un seul peuple; les nationalites vivraient de leur vie propre dans la vie commune; l'Italie appartiendrait a l'Italie, la Pologne appartiendrait a la Pologne, la Hongrie appartiendrait a la Hongrie, la France appartiendrait a l'Europe, l'Europe appartiendrait a l'Humanite.
Plus de Rhin, fleuve allemand; plus de Baltique et de mer Noire, lacs russes; plus de Mediterranee, lac francais; plus d'Atlantique, mer anglaise; plus de canons au Sund et a Gibraltar; plus de kammerlicks aux Dardanelles. Les fleuves libres, les detroits libres, les oceans libres.
Le groupe europeen n'etant plus qu'une nation, l'Allemagne serait a la France, la France serait a l'Italie ce qu'est aujourd'hui la Normandie a la Picardie et la Picardie a la Lorraine. Plus de guerre; par consequent plus d'armee. Au seul point de vue financier, benefice net par an pour l'Europe, quatre milliards. [Note: Pour la France, plus de liste civile, plus de clerge paye, plus de magistrature inamovible, plus d'administration centralisee, plus d'armee permanente; benefice net par an: 800 millions. 2 millions par jour.].
Plus de frontieres, plus de douanes, plus d'octrois; le libre echange; flux et reflux gigantesque de numeraire et de denrees, industrie et commerce vingtuples; bonification annuelle pour la richesse du continent, au moins dix milliards. Ajoutez les quatre milliards de la suppression des armees, plus deux milliards au moins gagnes par l'abolition des fonctions parasites sur tout le continent, y compris la fonction de roi, cela fait tous les ans un levier de seize milliards pour soulever les questions economiques. Une liste civile du travail, une caisse d'amortissement de la misere epuisant les bas-fonds du chomage et du salariat avec une puissance de seize milliards par an. Calculez cette enorme production de bien-etre. Je ne developpe pas.
Une monnaie continentale, a double base metallique et fiduciaire, ayant pour point d'appui le capital Europe tout entier et pour moteur l'activite libre de deux cents millions d'hommes, cette monnaie, une, remplacerait et resorberait toutes les absurdes varietes monetaires d'aujourd'hui, effigies de princes, figures des miseres, varietes qui sont autant de causes d'appauvrissement; car, dans le va-et-vient monetaire, multiplier la variete, c'est multiplier le frottement; multiplier le frottement, c'est diminuer la circulation. En monnaie, comme en toute chose, circulation, c'est unite.
La fraternite engendrerait la solidarite; le credit de tous serait la propriete de chacun, le travail de chacun, la garantie de tous.
Liberte d'aller et venir, liberte de s'associer, liberte de posseder, liberte d'enseigner, liberte de parler, liberte d'ecrire, liberte de penser, liberte d'aimer, liberte de croire, toutes les libertes feraient faisceau autour du citoyen garde par elles et devenu inviolable.
Aucune voie de fait, contre qui que ce soit; meme pour amener le bien. Car a quoi bon? Par la seule force des choses, par la simple augmentation de la lumiere, par le seul fait du plein jour succedant a la penombre monarchique et sacerdotale, l'air serait devenu irrespirable a l'homme de force, a l'homme de fraude, a l'homme de mensonge, a l'homme de proie, a l'exploitant, au parasite, au sabreur, a l'usurier, a l'ignorantin, a tout ce qui vole dans les crepuscules avec l'aile de la chauve-souris.
La vieille penalite se serait dissoute comme le reste. La guerre etant morte, l'echafaud, qui a la meme racine, aurait seche et disparu de lui-meme. Toutes les formes du glaive se seraient evanouies. On en serait a douter que la creature humaine ait jamais pu, ait jamais ose mettre a mort la creature humaine, meme dans le passe. Il y aurait, dans la galerie ethnographique du Louvre, un mortier-Paixhans sous verre, un canon-Lancastre sous verre, une guillotine sous verre, une potence sous verre, et l'on irait par curiosite voir au museum ces betes feroces de l'homme comme on va voir a la menagerie les betes feroces de Dieu.