Qu'en pense-t-elle maintenant?

O peuples, il y a des hommes de malediction. Quand ils promettent la paix, ils tiennent la guerre; quand ils promettent le salut, ils tiennent le desastre; quand ils promettent la prosperite, ils tiennent la ruine; quand ils promettent la gloire, ils tiennent la honte; quand ils prennent la couronne de Charlemagne, ils mettent dessous le crane d'Ezzelin; quand ils refont la medaille de Cesar, c'est avec le profil de Mandrin; quand ils recommencent l'empire, c'est par 1812; quand ils arborent un aigle, c'est une orfraie; quand ils apportent a un peuple un nom, c'est un faux nom; quand ils lui font un serment, c'est un faux serment; quand ils lui annoncent un Austerlitz, c'est un faux Austerlitz; quand ils lui donnent un baiser, c'est le baiser de Judas; quand ils lui offrent un pont pour passer d'une rive a l'autre, c'est le pont de la Beresina.

Ah! il n'est, pas un de nous, proscrits, qui ne soit navre, car la desolation est partout, car l'abjection est partout, car l'abomination est partout; car l'accroissement du czar, c'est la diminution dela lumiere; car, moi qui vous parle, l'abaissement de cette grande, fiere, genereuse et libre Angleterre m'humilie comme homme; car, supreme douleur, nous entendons en ce moment la France qui tombe avec le bruit que ferait la chute d'un cercueil!

Vous etes navres, mais vous avez courage et foi. Vous faites bien, amis. Courage, plus que jamais! Je vous l'ai dit deja, et cela devient plus evident de jour en jour, a cette heure la France et l'Angleterre n'ont plus qu'une voie de salut, l'affranchissement des peuples, la levee en masse des nationalites, la revolution. Extremite sublime. Il est beau que le salut soit en meme temps la justice. C'est la que la providence eclate. Oui, courage plus que jamais! Dans le peril Danton criait: de l'audace! de l'audace! et encore de l'audace!—Dans l'adversite il faut crier: de l'espoir! de l'espoir! et encore de l'espoir!—Amis, la grande republique, la republique democratique, sociale et libre rayonnera avant peu; car c'est la fonction de l'empire de la faire renaitre, comme c'est la fonction de la nuit de ramener le jour. Les hommes de tyrannie et de malheur disparaitront. Leur temps se compte maintenant par minutes. Ils sont adosses au gouffre; et deja, nous qui sommes dans l'abime, nous pouvons voir leur talon qui depasse le rebord du precipice. O proscrits! j'en atteste les cigues que les Socrates ont bues, les Golgotha ou sont montes les Jesus-Christs, les Jericho que les Josues ont fait crouler; j'en atteste les bains de sang qu'ont pris les Thraseas, les braises ardentes qu'ont machees les Porcias, epouses des Brutus, les buchers d'ou les Jean Huss ont crie: le cygne naitra! j'en atteste ces mers qui nous entourent et que les Christophe-Colombs ont franchies, j'en atteste ces etoiles qui sont au-dessus de nos tetes et que les Galilees ont interrogees, proscrits, la liberte est immortelle! proscrits, la verite est eternelle!

Le progres, c'est le pas meme de Dieu.

Donc, que ceux qui pleurent se consolent, et que ceux qui tremblent—il n'y en a pas parmi nous—se rassurent. L'humanite ne connait pas le suicide et Dieu ne connait pas l'abdication. Non, les peuples ne resteront pas indefiniment dans les tenebres, ignorant l'heure qu'il est dans la science, l'heure qu'il est dans la philosophie, l'heure qu'il est dans l'art, l'heure qu'il est dans l'esprit humain, l'oeil stupidement fixe sur le despotisme, ce sinistre cadran d'ombre ou la double aiguille sceptre et glaive, a jamais immobile, marque eternellement minuit!

II

LETTRE A LOUIS BONAPARTE

8 avril 1855.

Cette funebre guerre de Crimee se termina par le baiser de la reine Victoria a "l'empereur des francais". Louis Bonaparte alla a Londres chercher ce baiser. Ce fut une sorte d'enivrement des deux gouvernements. Les fetes apres les carnages; ces choses la s'enchainent.