Italiens, l'heure vient; et, je le dis a votre gloire, elle vient par vous. Vous etes aujourd'hui la grande inquietude des trones continentaux. Le point de la solfatare europeenne d'ou il se degage en ce moment le plus de fumee, c'est l'Italie.
Oui, le regne des monstres et des despotes, grands et petits, n'a plus que quelques instants, nous sommes a la fin. Souvenez-vous-en, vous etes les fils de cette terre predestinee pour le bien, fatale pour le mal, sur laquelle jettent leur ombre ces deux geants de la pensee humaine, Michel-Ange et Dante; Michel-Ange, le jugement; Dante, le chatiment.
Gardez entiere et vierge votre mission sublime.
Ne vous laissez ni amortir, ni amoindrir.
Pas de sommeil, pas d'engourdissement, pas de torpeur, pas d'opium, pas de treve. Agitez-vous, agitez-vous, agitez-vous! Le devoir pour tous, pour vous comme pour nous, c'est l'agitation aujourd'hui, l'insurrection demain.
Votre mission est a la fois destructive et civilisatrice. Elle ne peut pas ne point s'accomplir. N'en doutez pas, la providence fera sortir de toute cette ombre une Italie grande, forte, heureuse et libre. Vous portez en vous la revolution qui devorera le passe, et la regeneration qui fondera l'avenir. Il y a en meme temps, sur le front auguste de cette Italie que nous entrevoyons dans les tenebres, les premieres rougeurs de l'incendie et les premieres lueurs de l'aube.
Dedaignez donc ce qu'on semble pret a vous offrir. Prenez garde et croyez. Defiez-vous des rois; fiez-vous a Dieu.
VICTOR HUGO.
Guernesey, 26 mai 1856.