Devant une telle catastrophe, plus on aime cette republique, plus on la venere, plus on l'admire, plus on se sent le coeur serre. Un seul etat ne saurait avoir la faculte de deshonorer tous les autres, et ici l'intervention federale est evidemment de droit. Sinon, en presence d'un forfait a commettre et qu'on peut empecher, l'union devient complicite. Quelle que soit l'indignation des genereux etats du nord, les etats du sud les associent a l'opprobre d'un tel meurtre; nous tous, qui que nous soyons, qui avons pour patrie commune le symbole democratique, nous nous sentons atteints et en quelque sorte compromis; si l'echafaud se dressait le 16 decembre, desormais, devant l'histoire incorruptible, l'auguste federation du nouveau monde ajouterait a toutes ses solidarites saintes une solidarite sanglante; et le faisceau radieux de cette republique splendide aurait pour lien le noeud coulant du gibet de John Brown.
Ce lien-la tue.
Lorsqu'on reflechit a ce que Brown, ce liberateur, ce combattant du Christ, a tente, et quand on pense qu'il va mourir, et qu'il va mourir egorge par la republique americaine, l'attentat prend les proportions de la nation qui le commet; et quand on se dit que cette nation est une gloire du genre humain, que, comme la France, comme l'Angleterre, comme l'Allemagne, elle est un des organes de la civilisation, que souvent meme elle depasse l'Europe dans de certaines audaces sublimes du progres, qu'elle est le sommet de tout un monde, qu'elle porte sur son front l'immense lumiere libre, on affirme que John Brown ne mourra pas, car on recule epouvante devant l'idee d'un si grand crime commis par un si grand peuple!
Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute irreparable. Il ferait a l'Union une fissure latente qui finirait par la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidat l'esclavage en Virginie, mais il est certain qu'il ebranlerait toute la democratie americaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre gloire.
Au point de vue moral, il semble qu'une partie de la lumiere humaine s'eclipserait, que la notion meme du juste et de l'injuste s'obscurcirait, le jour ou l'on verrait se consommer l'assassinat de la Delivrance par la Liberte.
Quant a moi, qui ne suis qu'un atome, mais qui, comme tous les hommes, ai en moi toute la conscience humaine, je m'agenouille avec larmes devant le grand drapeau etoile du nouveau monde, et je supplie a mains jointes, avec un respect profond et filial, cette illustre republique americaine d'aviser au salut de la loi morale universelle, de sauver John Brown, de jeter bas le menacant echafaud du 16 decembre, et de ne pas permettre que, sous ses yeux, et, j'ajoute en fremissant, presque par sa faute, le premier fratricide soit depasse.
Oui, que l'Amerique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus effrayant que Cain tuant Abel, c'est Washington tuant Spartacus.
VICTOR HUGO.
Hauteville-House, 2 decembre 1859.
John Brown fut pendu. Victor Hugo lui fit cette epitaphe: Pro Christo sicut Christus. John Brown mort, la prophetie de Victor Hugo se realisa. Deux ans apres la prediction qu'on vient de lire, l'Union americaine "se disloqua". L'atroce guerre des Sudistes et des Nordistes eclata.