Que les uns agissent, que les autres parlent, que tous travaillent! oui, a la manoeuvre tous! Le vent souffle. Que l'encouragement public aux heros soit la joie des ames! que les multitudes s'empourprent d'enthousiasme comme une fournaise! Que ceux qui ne combattent pas par l'epee, combattent par l'idee! Que pas une intelligence ne reste neutre, que pas un esprit ne reste oisif! Que ceux qui luttent se sentent regardes, aimes et appuyes! Qu'autour de cet homme vaillant qui est debout la-bas dans Palerme il y ait un feu sur toutes les montagnes de la Sicile et une lumiere sur tous les sommets de l'Europe! (Bravo!)
Je viens de prononcer ce mot, les tyrans, ai-je exagere?
Ai-je calomnie le gouvernement napolitain? Pas de paroles. Voici des faits.
Faites attention. Ceci est de l'histoire vivante; on pourrait dire, de l'histoire saignante. (Ecoutez!)
Le royaume de Naples,—celui dont nous nous occupons en ce moment,—n'a qu'une institution, la police. Chaque district a sa "commission de bastonnade". Deux sbires, Ajossa et Maniscalco, regnent sous le roi; Ajossa batonne Naples, Maniscalco batonne la Sicile. Mais le baton n'est que le moyen turc; ce gouvernement a de plus le procede de l'inquisition, la torture. Oui, la torture. Ecoutez. Un sbire, Bruno, attache les accuses la tete entre les jambes jusqu'a ce qu'ils avouent. Un autre sbire, Pontillo, les assied sur un gril et allume du feu dessous; cela s'appelle "le fauteuil ardent". Un autre sbire, Luigi Maniscalco, parent du chef, a invente un instrument; on y introduit le bras ou la jambe du patient, on tourne un ecrou, et le membre est broye; cela se nomme "la machine angelique". Un autre suspend un homme a deux anneaux par les bras a un mur, par les pieds au mur de face; cela fait, il saute sur l'homme et le disloque. Il y a les poucettes qui ecrasent les doigts de la main; il y a le tourniquet serre-tete, cercle de fer comprime par une vis, qui fait sortir et presque jaillir les yeux. Quelquefois on echappe; un homme, Casimiro Arsimano, s'est enfui; sa femme, ses fils et ses filles ont ete pris et assis a sa place sur le fauteuil ardent. Le cap Zafferana confine a une plage deserte; sur cette plage des sbires apportent des sacs; dans ces sacs il y a des hommes; on plonge le sac sous l'eau et on l'y maintient jusqu'a ce qu'il ne remue plus; alors on retire le sac et l'on dit a l'etre qui est dedans: avoue! S'il refuse, on le replonge. Giovanni Vienna, de Messine, a expire de cette facon. A Monreale, un vieillard et sa fille etaient soupconnes de patriotisme; le vieillard est mort sous le fouet; sa fille, qui etait une femme grosse, a ete mise nue et est morte sous le fouet. Messieurs, il y a un jeune homme de vingt ans qui fait ces choses-la. Ce jeune homme s'appelle Francois II. Cela se passe au pays de Tibere. (Acclamations.)
Est-ce possible? c'est authentique. La date? 1860. L'annee ou nous sommes. Ajoutez a cela le fait d'hier, Palerme ecrasee d'obus, noyee dans le sang, massacree;—ajoutez cette tradition epouvantable de l'extermination des villes qui semble la rage maniaque d'une famille, et qui dans l'histoire debaptisera hideusement cette dynastie et changera Bourbon en Bomba. (Hourras.)
Oui, un jeune homme de vingt ans commet toutes ces actions sinistres. Messieurs, je le declare, je me sens pris d'une pitie profonde en songeant a ce miserable petit roi. Quelles tenebres! C'est a l'age ou l'on aime, ou l'on croit, ou l'on espere, que cet infortune torture et tue. Voila ce que le droit divin fait d'une malheureuse ame. Le droit divin remplace toutes les generosites de l'adolescence et du commencement par les decrepitudes et les terreurs de la fin; il met la tradition sanguinaire comme une chaine sur le prince et sur le peuple; il accumule sur le nouveau venu du trone les influences de famille, choses terribles! Otez Agrippine de Neron, defalquez Catherine de Medicis de Charles IX, vous n'aurez plus peut-etre ni Charles IX ni Neron. A la minute meme ou l'heritier du droit divin saisit le sceptre, il voit venir a lui ces deux, vampires, Ajossa et Maniscalco, que l'histoire connait, qui s'appellent ailleurs Narcisse et Pallas, ou Villeroy et Bachelier; ces spectres s'emparent du triste enfant couronne; la torture lui affirme qu'elle est le gouvernement, la bastonnade lui declare qu'elle est l'autorite, la police lui dit: je viens d'en haut; on lui montre d'ou il sort; on lui rappelle son bisaieul Ferdinand 1er celui qui disait: le monde est regi par trois F, Festa, Farina, Forca [note: Fete, farine, fourche (potence).], son aieul Francois Ier, l'homme des guets-apens, son pere Ferdinand II, l'homme des mitraillades; voudra-t-il renier ses peres? On lui prouve qu'il doit etre feroce par piete filiale; il obeit; l'abrutissement du pouvoir absolu le stupefie; et c'est ainsi qu'il y a des enfants monstrueux; et c'est ainsi que fatalement, helas! les jeunes rois continuent les vieilles tyrannies. (Mouvement prolonge.)
Il fallait delivrer ce peuple; je dirais presque, il fallait delivrer ce roi. Garibaldi s'en est charge. (Bravos.)
Garibaldi. Qu'est-ce que c'est que Garibaldi? C'est un homme, rien de plus. Mais un homme dans toute l'acception sublime du mot. Un homme de la liberte; un homme de l'humanite. Vir, dirait son compatriote Virgile.
A-t-il une armee? Non. Une poignee de volontaires. Des munitions de guerre? Point. De la poudre? Quelques barils a peine. Des canons? Ceux de l'ennemi. Quelle est donc sa force? qu'est-ce qui le fait vaincre? qu'a-t-il avec lui? L'ame des peuples. Il va, il court, sa marche est une trainee de flamme, sa poignee d'hommes meduse les regiments, ses faibles armes sont enchantees, les balles de ses carabines tiennent tete aux boulets de canon; il a avec lui la Revolution, et, de temps en temps, dans le chaos de la bataille, dans la fumee, dans l'eclair, comme si c'etait un heros d'Homere, on voit derriere lui la deesse. (Acclamation.)