Ceci, je ne le dis pas pour un journal, ni pour un groupe d'ecrivains, je le dis pour la litterature entiere. Le moment est venu de renoncer aux haines et de couper court aux querelles. Alliance! fraternite! concorde! La France militaire a flechi, mais la France litteraire est restee debout. Ce magnifique cote de notre gloire que l'Europe nous envie, respectons-le.
Le denigrement de nous-memes par nous-memes est detestable. L'etranger en profite. Nos dechirements et nos divisions lui donnent le droit insolent d'ironie. Quoi! pendant qu'il nous mutile, nous nous egratignons! Il nous fait pleurer et nous le faisons rire. Cessons cette duperie. Ni les allemands ni les anglais ne tombent dans cette faute. Voyez comme ils surfont leurs moindres renommees. Fussent-ils indigents, ils se declarent opulents. Quant a nous, qui sommes, riches, n'ayons pas l'air de pauvres. La ou nous sommes vainqueurs, n'ayons pas une modestie de vaincus. Ne jouons pas le jeu de l'ennemi. Faisons-lui front de toute notre lumiere. Ne diminuons rien de ce grand siecle litteraire que la France ajoute fierement a trois autres. Ce siecle a commence avec splendeur, il continue avec eclat. Disons-le. Constatons, a l'honneur de notre pays, tous les succes, les nouveaux comme les anciens. Etre bons confreres, c'est etre bons patriotes.
En parlant ainsi a vous qui etes de si nobles intelligences, je vais au-devant de votre pensee; et, remarquez-le, en donnant ce conseil a tous les ecrivains, je suis fidele a l'habitude de ma vie entiere. Jeune, dans une ode adressee a Lamartine, je disais:
Poete, j'eus toujours un chant pour les poetes;
Et jamais le laurier qui pare d'autres tetes
N'a jete d'ombre sur mon front.
Donc paix en litterature!—Mais guerre en politique.
Desarmons ou nous pouvons desarmer, pour mieux combattre la ou le combat est necessaire.
La republique, en ce moment, est attaquee, chez elle, en France, par trois ou quatre monarchies; tout le passe, passe royal, passe theocratique, passe militaire, prend corps a corps la Revolution. La Revolution vaincra, tot ou tard. Tachons que ce soit tot. Luttons. N'est-ce pas quelque chose que d'avancer l'heure?
De ce cote encore, relevons la France. France est synonyme de liberte.
La Revolution victorieuse, ce sera la France victorieuse.
Ce qui met le plus la Revolution en danger, le phenomene artificiel, mais serieux, qu'il faut surtout combattre, le grand peril, le vrai peril, je dirai presque le seul peril, le voici: c'est la victoire de la loi sur le droit. Grace a ce funeste prodige, la Revolution peut etre a la merci d'une assemblee. La legalite viciant par infiltration la verite et la justice, cela se voit a cette heure presque dans tout. La loi opprime le droit. Elle l'opprime dans la penalite ou elle introduit l'irreparable, dans le mariage ou elle introduit l'irrevocable, dans la paternite deformee et parfois faussee par les axiomes romains, dans l'education d'ou elle retire l'egalite en supprimant la gratuite, dans l'instruction qui est facultative et qui devrait etre obligatoire, le droit de l'enfant etant ici superieur au droit du pere, dans le travail auquel elle chicane son organisme, dans la presse dont elle exclut le pauvre, dans le suffrage universel dont elle exclut la femme. Grave desordre, l'exageration de la loi. Tout ce qui est de trop dans la loi est de moins dans le droit.
Les gouvernants, assemblees souveraines ou princes, ont de l'appetit et se font aisement illusion. Rappelons-nous les sous-entendus de l'assemblee de Bordeaux, qui a ete depuis l'assemblee de Versailles, et qui n'est pas encore l'assemblee de Paris. Cette assemblee, dont j'ai l'honneur de ne plus etre, avait vu le plebiscite du 8 mai et croyait tout possible par le suffrage universel. Elle se trompait. On incline aujourd'hui a abuser du pouvoir plebiscitaire. Le gouvernement direct du peuple par le peuple est, certes, le but auquel il faut tendre; mais il faut se defier du plebiscite; avant de s'en servir, il importe de le definir; la politique est une mathematique, et aucune force ne doit etre employee sans etre precisee; la longueur du levier veut etre proportionnee a la masse de l'obstacle. Eh bien, le plebiscite ne saurait soulever le droit, ni le deplacer, ni le retourner. Le droit preexiste. Il etait avant, il sera apres. Le droit existe avant le peuple, comme la morale existe avant les moeurs. Le droit cree le suffrage universel, le suffrage universel cree la loi. Voyez l'enorme distance qui separe la loi du droit, et l'inferiorite de ce qui est humain devant ce qui est eternel. Tous les hommes reunis ne pourraient pas creer un droit, et moi qui parle j'ai fait dans ma vie plusieurs centaines de lois. La loi employant le suffrage universel a detruire le droit, c'est la fille employant le pere a tuer l'aieul. Est-il rien de plus monstrueux? Tel est pourtant le reve de ceux qui s'imaginent qu'on peut mettre la republique aux voix, donner au suffrage universel d'aujourd'hui la souverainete sur le suffrage universel de demain, et faire supprimer le droit absolu de l'homme par le caprice momentane de l'individu.