A cette heure, l'antagonisme de la loi et du droit eclate. La revolte de l'inferieur contre le superieur est flagrante.
Quel embarras pour les consciences et quoi de plus inquietant que ceci, le droit et la loi coulant en sens contraire! le droit allant vers l'avenir, la loi allant vers le passe! le droit charriant les problemes sociaux, la loi charriant les expedients politiques! ceux-ci descendant, ceux-la remontant, et a chaque instant le choc! les problemes, qui sont les tenebres, se heurtant aux expedients, qui sont la noirceur! De solutions point. Rien de plus redoutable.
Aux questions permanentes s'ajoutent les questions momentanees; les premieres sont pressantes, les secondes sont urgentes. La dissolution de l'Assemblee; l'enquete sur les faits de mars, et aussi sur les faits de mai et de juin; l'amnistie. Quel labeur pour l'ecrivain, et quelle responsabilite! A cote des questions qui menacent, les questions qui supplient. Les cachots, les pontons, les mains jointes des femmes et des enfants. Ici la mere, ici les fils et les filles, la-bas le pere! Les familles coupees en deux, un troncon dans le grenier, un troncon dans la casemate. 0 mes amis, l'amnistie! l'amnistie! Voici l'hiver. L'amnistie!
Demandons-la, implorons-la, exigeons-la. Et cela dans l'interet de tous. Une guerison locale est une guerison generale; la plaie pansee au pied ote la fievre du cerveau.
L'amnistie tout de suite! l'amnistie avant tout! Lions l'artere, c'est le plus presse. Disons-le au pouvoir, en ces matieres la promptitude est habilete. On a deja trop hesite, les clemences tardives aigrissent. Ne vous laissez pas contraindre par la pression souveraine de l'opinion; faites l'amnistie de gre et non de force, n'attendez pas. Faites l'amnistie aujourd'hui, elle est pour vous; faites-la demain, elle est contre vous.
Regardez le pave, il vous conseille l'amnistie. Les amnisties sont des lavages. Tout le monde en profite.
L'amnistie est aussi bien pour ceux qui la donnent que pour ceux qui la recoivent. Elle a cela d'admirable qu'elle fait grace des deux cotes.
Mes amis, les pontons sont devorants. Apres ceux qui ont peri, je ne puis me resigner a en voir perir d'autres.
Nous assistons en ce moment a une chose terrible, c'est le triomphe de la mort. On croyait la mort vaincue. On la croyait vaincue dans la loi, on la croyait vaincue dans la diplomatie. On entrevoyait la fin du coupe-tete et la fin du reitre. En 93, une annee de guillotine avait formidablement replique aux douze siecles de potence, de roue et d'ecartelement de la monarchie, et apres la revolution on pouvait croire l'echafaud epuise; puis etait venue une bataille de quinze ans, et apres Napoleon on pouvait croire la guerre videe. La peine capitale, abolie dans toutes les consciences, commencait a disparaitre dans les codes; vingt-sept gouvernements, dans l'ancien et le nouveau continent, l'avaient raturee; la paix se faisait dans la loi, et la concorde naissait entre les nations; les juges n'osaient plus condamner les hommes a mort par l'echafaud, et les rois n'osaient plus condamner les peuples a mort par la guerre. Les poetes, les philosophes, les ecrivains, avaient fait ce travail magnifique. Les Tyburn et les Montfaucon s'abimaient dans leur honte, et les Austerlitz et les Rosbach dans leur gloire. Plus de tuerie, ni juridique, ni militaire; le principe de l'inviolabilite humaine etait admis. Pour la premiere fois depuis six mille ans, le genre humain avait la respiration libre. Cette montagne, la mort, etait otee de dessus la poitrine du titan. La civilisation vraie allait commencer. Tout a coup l'an 1870 s'est leve, ayant dans sa main droite l'epee, et dans sa main gauche la hache. La mort a reparu, Janus epouvantable, avec ses deux faces de spectre, l'une qui est la guerre, l'autre qui est le supplice. On a entendu cet affreux cri: Represailles! Le talion imbecile a ete evoque par la guerre etrangere et par la guerre civile. Oeil pour oeil, dent pour dent, province pour province. Le meurtre sous ses deux especes, bataille et massacre, s'est rue d'abord sur la France, ensuite sur le peuple; des europeens ont concu ce projet: supprimer la France, et des francais ont machine ce crime: supprimer Paris. On en est la.
Et au lieu de l'affirmation que veut ce siecle, c'est la negation qui est venue. L'echafaud, qui etait une larve, est devenu une realite; la guerre, qui etait un fantome, est devenue une necessite. Sa disparition dans le passe se complique d'une reapparition dans l'avenir; en ce moment-ci les meres allaitent leurs enfants pour la tombe; il y a une echeance entre la France et l'Allemagne, c'est la revanche; la mort se nourrit de la mort; on tuera parce qu'on a tue. Et, chose fatale, pendant que la revanche se dresse au dehors, la vengeance se dresse au dedans. La vindicte, si vous voulez. On a fait ce progres, adosser les patients a un mur au lieu de les coucher sur une planche, et remplacer la guillotine par la mitrailleuse. Et tout le terrain qu'on croyait gagne est perdu, et le monstre qu'on croyait vaincu est victorieux, et le glaive regne sous sa double forme, hache du bourreau, epee du soldat; de sorte qu'a cette minute sinistre ou le commerce rale, ou l'industrie perit, ou le travail expire, ou la lumiere s'eteint, ou la vie agonise, quelque chose est vivant, c'est la mort.