Quand finira ceci? Quoi! ne sentent-ils pas
Que ce grand pays croule a chacun de leurs pas?
Chatier qui? Paris? Paris veut etre libre.
Ici le monde, et la Paris; c'est l'equilibre;
Et Paris est l'abime ou couve l'avenir.
Pas plus que l'ocean on ne peut le punir,
Car dans sa profondeur et sous sa transparence
On voit l'immense Europe ayant pour coeur la France.
Combattants! combattants! qu'est-ce que vous voulez?
Vous etes comme un feu qui devore les bles,
Et vous tuez l'honneur, la raison, l'esperance!
Quoi! d'un cote la France et de l'autre la France!
Arretez! c'est le deuil qui sort de vos succes.
Chaque coup de canon de francais a francais
Jette,—car l'attentat a sa source remonte,—
Devant lui le trepas, derriere lui la honte.
Verser, meler, apres septembre et fevrier,
Le sang du paysan, le sang de l'ouvrier,
Sans plus s'en soucier que de l'eau des fontaines!
Les latins contre Rome et les grecs contre Athenes!
Qui donc a decrete ce sombre egorgement?
Si quelque pretre dit que Dieu le veut, il ment!
Mais quel vent souffle donc? Quoi! pas d'instants lucides?
Se retrouver heros pour etre fratricides?

Horreur!

Mais voyez donc, dans le ciel, sur vos fronts,
Flotter l'abaissement, l'opprobre, les affronts!
Mais voyez donc la-haut ce drapeau d'ossuaire,
Noir comme le linceul, blanc comme le suaire;
Pour votre propre chute ayez donc un coup d'oeil;
C'est le drapeau de Prusse et le drapeau du deuil!
Ce haillon insolent, il vous a sous sa garde.
Vous ne le voyez pas; lui, sombre, il vous regarde;
Il est comme l'Egypte au-dessus des hebreux,
Lourd, sinistre, et sa gloire est d'etre tenebreux.
Il est chez vous. Il regne. Ah! la guerre civile.
Triste apres Austerlitz, apres Sedan est vile!

Aventure, hideuse! ils se sont decides
A jouer la patrie et l'avenir aux des!
Insenses! n'est-il pas de choses plus instantes
Que d'epaissir autour de ce rempart vos tentes!
Recommencer la guerre ayant encore au flanc,
O Paris, o lion blesse, l'epieu sanglant!
Quoi! se faire une plaie avant de guerir l'autre!
Mais ce pays meurtri de vos coups, c'est le votre!
Cette mere qui saigne est votre mere! Et puis,
Les miseres, la femme et l'enfant sans appuis,
Le travailleur sans pain, tout l'amas des problemes
Est la terrible, et vous, acharnes sur vous-memes,
Vous venez, toi rheteur, toi soldat, toi tribun,
Les envenimer tous sans en resoudre aucun!

Vous recreusez le gouffre au lieu d'y mettre un phare!
Des deux cotes la meme execrable fanfare,
Le meme cri: Mort! Guerre!—A qui? reponds, Cain!
Qu'est-ce que ces soldats une epee a la main,
Courbes devant la Prusse, altiers contre la France?
Gardez donc votre sang pour votre delivrance!
Quoi! pas de remords! quoi! le desespoir complet!
Mais qui donc sont-ils ceux a qui la honte plait?
O cieux profonds! opprobre aux hommes, quels qu'ils soient,
Qui sur ce pavois d'ombre et de meurtre s'assoient,
Qui du malheur public se font un piedestal,
Qui soufflent, acharnes a ce duel fatal,
Sur le peuple indigne, sur le reitre servile.
Et sur les deux tisons de la guerre civile;
Qui remettent la ville eternelle en prison,
Rebatissent le mur de haine a l'horizon,
Meditent on ne sait quelle victoire infame,
Les droits brises, la France assassinant son ame,
Paris mort, l'astre eteint, et qui n'ont pas fremi
Devant l'eclat de rire affreux de l'ennemi!

Bruxelles, 15 avril 1871.

II

PAS DE REPRESAILLES

Cependant les hommes qui dominaient la Commune, la precipitent, sous pretexte de talion, dans l'arbitraire et dans la tyrannie. Tous les principes sont violes. Victor Hugo s'indigne, et sa protestation est reproduite par toute la presse libre de l'Europe. La voici:

Je ne fais point flechir les mots auxquels je crois,
Raison, progres, honneur, loyaute, devoirs, droits.
On ne va point au vrai par une route oblique.
Sois juste; c'est ainsi qu'on sert la republique;
Le devoir envers elle et l'equite pour tous;
Pas de colere; et nul n'est juste s'il n'est doux.
La Revolution est une souveraine;
Le peuple est un lutteur prodigieux qui traine
Le passe vers le gouffre et l'y pousse du pied;
Soit. Mais je ne connais, dans l'ombre qui me sied,
Pas d'autre majeste que toi, ma conscience.
J'ai la foi. Ma candeur sort de l'experience.
Ceux que j'ai terrasses, je ne les brise pas.
Mon cercle c'est mon droit, leur droit est mon compas;
Qu'entre mes ennemis et moi tout s'equilibre;
Si je les vois lies, je ne me sens pas libre.
A demander pardon j'userais mes genoux
Si je versais sur eux ce qu'ils jetaient sur nous.
Jamais je ne dirai:—Citoyens, le principe
Qui se dresse pour nous contre nous se dissipe;
Honorons la droiture en la congediant;
La probite s'accouple avec l'expedient.—
Je n'irai point cueillir, tant je craindrais les suites,
Ma logique a la levre impure des jesuites;
Jamais je ne dirai:—Voilons la verite!
Jamais je ne dirai:—Ce traitre a merite,
Parce qu'il fut pervers, que, moi, je sois inique;
Je succede a sa lepre; il me la communique;
Et je fais, devenant le meme homme que lui,
De son forfait d'hier ma vertu d'aujourd'hui.
Il etait mon tyran, il sera ma victime.—
Le talion n'est pas un reflux legitime.
Ce que j'etais hier, je veux l'etre demain.
Je ne pourrais pas prendre un crime dans ma main
En me disant:—Ce crime etait leur projectile;
Je le trouvais infame et je le trouve utile;
Je m'en sers; et je frappe, ayant ete frappe.—
Non, l'espoir de me voir petit sera trompe.
Quoi! je serais sophiste ayant ete prophete!
Mon triomphe ne peut renier ma defaite;
J'entends rester le meme, ayant beaucoup vecu,
Et qu'en moi le vainqueur soit fidele au vaincu.