Non, je n'ai pas besoin, Dieu, que tu m'avertisses;
Pas plus que deux soleils je ne vois deux justices;
Nos ennemis tombes sont la; leur liberte
Et la notre, o, vainqueur, c'est la meme clarte.
En eteignant leurs droits nous eteignons nos astres.
Je veux, si je ne puis apres tant de desastres
Faire de bien, du moins ne pas faire de mal.
La chimere est aux rois, le peuple a l'ideal.
Quoi! bannir celui-ci! jeter l'autre aux bastilles!
Jamais! Quoi! declarer que les prisons, les grilles,
Les barreaux, les geoliers et l'exil tenebreux,
Ayant ete mauvais pour nous, sont bons pour eux!
Non, je n'oterai, moi, la patrie a personne.
Un reste d'ouragan dans mes cheveux frissonne;—On
comprendra qu'ancien banni, je ne veux pas
Faire en dehors du juste et de l'honnete un pas;
J'ai paye de vingt ans d'exil ce droit austere
D'opposer aux fureurs un refus solitaire
Et de fermer mon ame aux aveugles courroux,
Si je vois les cachots sinistres, les verrous,
Les chaines menacer mon ennemi, je l'aime,
Et je donne un asile a mon proscripteur meme;
Ce qui fait qu'il est bon d'avoir ete proscrit.
Je sauverais Judas si j'etais Jesus-Christ.
Je ne prendrai jamais ma part d'une vengeance.
Trop de punition pousse a trop d'indulgence,
Et je m'attendrirais sur Cain torture.
Non, je n'opprime pas! jamais je ne tuerai!
Jamais, o Liberte, devant ce que je brise,
On ne te verra faire un signe de surprise.
Peuple, pour te servir en ce siecle fatal,
Je veux bien renoncer a tout, au sol natal,
A ma maison d'enfance, a mon nid, a mes tombes,
A ce bleu ciel de France ou volent des colombes,
A Paris, champ sublime ou j'etais moissonneur,
A la patrie, au toit paternel, au bonheur;
Mais j'entends rester pur, sans tache et sans puissance.
Je n'abdiquerai pas mon droit a l'innocence.
Bruxelles, 2l avril.
III
LES DEUX TROPHEES
La guerre civile donne son fruit, la ruine. Des deux cotes on demolit Paris avec acharnement. Versailles bombarde l'Arc de l'Etoile, pendant que la Commune juge et condamne la Colonne.
Victor Hugo essaye d'arreter les destructeurs. Il publie les Deux
Trophees.
Peuple, ce siecle a vu tes travaux surhumains,
Il t'a vu repetrir l'Europe dans tes mains.
Tu montras le neant du sceptre et des couronnes
Par ta facon de faire et defaire des trones;
A chacun de tes pas tout croissait d'un degre;
Tu marchais, tu faisais sur le globe effare
Un ensemencement formidable d'idees;
Tes legions etaient les vagues debordees
Du progres s'elevant de sommets en sommets;
La Revolution te guidait; tu semais
Danton en Allemagne et Voltaire en Espagne;
Ta gloire, o peuple, avait l'aurore pour compagne,
Et le jour se levait partout ou tu passais;
Comme on a dit les grecs on disait les francais;
Tu detruisais le mal, l'enfer, l'erreur, le vice,
Ici le moyen age et la le saint-office;
Superbe, tu luttais contre tout ce qui nuit;
Ta clarte grandissante engloutissait la nuit;
Toute la terre etait a tes rayons melee;
Tandis que tu montais dans ta voie etoilee,
Les hommes t'admiraient, meme dans tes revers;
Parfois tu t'envolais planant; et l'univers,
Vingt ans, du Tage a l'Elbe et du Nil a l'Adige,
Fut la face eblouie et tu fus le prodige;
Et tout disparaissait, Histoire, souviens-t'en,
Meme le chef geant, sous le peuple titan.
De la deux monuments eleves a ta gloire,
Le pilier de puissance et l'arche de victoire,
Qui tous deux sont toi-meme, o peuple souverain,
L'un etant de granit et l'autre etant d'airain.