Penser qu'on fut vainqueur autrefois est utile.
Oh! ces deux monuments, que craint l'Europe hostile,
Comme on va les garder, et comme nuit et jour
On va veiller sur eux avec un sombre amour!
Ah! c'est presque un vengeur qu'un temoin d'un autre age!

Nous les attesterons tous deux, nous qu'on outrage;
Nous puiserons en eux l'ardeur de chatier.
Sur ce hautain metal et sur ce marbre altier,
Oh! comme on cherchera d'un oeil melancolique
Tous ces fiers veterans, fils de la republique!
Car l'heure de la chute est l'heure de l'orgueil;
Car la defaite augmente, aux yeux du peuple en deuil,
Le resplendissement farouche des trophees;
Les ames de leur feu se sentent rechauffees;
La vision des grands est salubre aux petits.
Nous eterniserons ces monuments, batis
Par les morts dont survit l'oeuvre extraordinaire;
Ces morts puissants jadis passaient dans le tonnerre,
Et de leur marche encore on entend les eclats,
Et les pales vivants d'a present sont, helas,
Moins qu'eux dans la lumiere et plus qu'eux dans la tombe.

Ecoutez, c'est la pioche! ecoutez, c'est la bombe!
Qui donc fait bombarder? qui donc fait demolir?
Vous!

* * * * *

Le penseur fremit, pareil au vieux roi Lear
Qui parle a la tempete et lui fait des reproches.
Quels signes effrayants! d'affreux jours sont-ils proches?
Est-ce que l'avenir peut etre assassine?
Est-ce qu'un siecle meurt quand l'autre n'est pas ne?
Vertige! de qui donc Paris est-il la proie?
Un pouvoir le mutile, un autre le foudroie.
Ainsi deux ouragans luttent au Sahara.
C'est a qui frappera, c'est a qui detruira.
Peuple, ces deux chaos ont tort; je blame ensemble
Le firmament qui tonne et la terre qui tremble.

* * * * *

Soit. De ces deux pouvoirs, dont la colere croit,
L'un a pour lui la loi, l'autre a pour lui le droit;
Versaille a la paroisse et Paris la commune;
Mais sur eux, au-dessus de tous, la France est une!
Et d'ailleurs, quand il faut l'un sur l'autre pleurer,
Est-ce bien le moment de s'entre-devorer,
Et l'heure pour la lutte est-elle bien choisie?
O fratricide! Ici toute la frenesie
Des canons, des mortiers, des mitrailles; et la
Le vandalisme; ici Charybde, et la Scylla.
Peuple, ils sont deux. Broyant tes splendeurs etouffees,
Chacun ote a ta gloire un de tes deux trophees;
Nous vivons dans des temps sinistres et nouveaux,
Et de ces deux pouvoirs etrangement rivaux
Par qui le marteau frappe et l'obus tourbillonne,
L'un prend l'Arc de Triomphe et l'autre la Colonne!

* * * * *

Mais c'est la France!—Quoi, francais, nous renversons
Ce qui reste debout sur les noirs horizons!
La grande France est la! Qu'importe Bonaparte!
Est-ce qu'on voit un roi quand on regarde Sparte?
Otez Napoleon, le peuple reparait.
Abattez l'arbre, mais respectez la foret.
Tous ces grands combattants, tournant sur ces spirales,
Peuplant les champs, les tours, les barques amirales,
Franchissant murs et ponts, fosses, fleuves, marais,
C'est la France montant a l'assaut du progres.
Justice! otez de la Cesar, mettez-y Rome!
Qu'on voie a cette cime un peuple et non un homme!
Condensez en statue au sommet du pilier
Cette foule en qui vit ce Paris chevalier,
Vengeur des droits, vainqueur du mensonge feroce!
Que le fourmillement aboutisse au colosse!
Faites cette statue en un si pur metal
Qu'on n'y sente plus rien d'obscur ni de fatal;
Incarnez-y la foule, incarnez-y l'elite;
Et que ce geant Peuple, et que ce grand stylite
Du lointain ideal eclaire le chemin,
Et qu'il ait au front l'astre et l'epee a la main!

Respect a nos soldats! Rien n'egalait leurs tailles;
La Revolution gronde en leurs cent batailles;
La Marseillaise, effroi du vieux monde obscurci,
S'est faite pierre la, s'est faite bronze ici;
De ces deux monuments sort un cri: Delivrance!