DISCOURS DE M. PHILIPPE JOURDE
AU NOM DE LA PRESSE PARISIENNE.
Messieurs,
La presse parisienne m'a fait un honneur dont je sens le prix en me chargeant de dire, en son nom, un dernier adieu au grand mort que nous pleurons.
En ce jour où tant de voix éloquentes s'élèvent pour célébrer cette illustre mémoire, la presse ne pouvait garder le silence sans manquer à un devoir sacré.
N'a-t-elle pas, elle aussi, une dette de reconnaissance à acquitter envers Victor Hugo?
Le journal n'était pas seulement pour Victor Hugo une des plus belles manifestations de la pensée humaine: il était à ses yeux l'instrument du progrès, le flambeau de la civilisation: Le journal était pour lui l'avant-coureur du livre dans les masses profondes de notre société démocratique.
Il n'a pas vingt ans qu'il publia le Conservateur littéraire. Lorsque plus tard, sorti vainqueur de la grande bataille romantique, il élargit son horizon, c'est au journal, c'est à l'Événement de 1848 qu'il demande une tribune politique, comme il avait demandé une tribune littéraire au Conservateur de 1819.
Plus tard encore, pendant l'exil et après l'exil, toutes les fois que le grand poète a eu une cause généreuse à défendre, il fait à la presse l'honneur de l'associer à ses belles actions, à ses revendications éloquentes, à ses appels à la clémence et à l'humanité. Qu'il s'agisse de combattre l'esclavage dans les colonies espagnoles ou de répondre à l'appel des Crétois, qu'il s'agisse de demander à l'Angleterre la grâce des fenians condamnés à mort, ou d'implorer de Juarez la grâce de l'empereur Maximilien; plus tard encore, qu'il s'agisse de plaider la cause de la France durant l'Année terrible, c'est le journal qui porte au monde les revendications de cette grande conscience et les éclats de cette voix puissante.
Voilà, messieurs, pour la presse, un grand honneur. Elle en est fière. On l'accuse parfois du mal dont elle est innocente: n'a-t-elle pas le droit de se glorifier du bien qui s'est fait par elle?