AU NOM DE LA SOCIÉTÉ DES ARTISTES FRANÇAIS.
Messieurs,
Le grand poète dont nous portons le deuil fut un artiste incomparable: les artistes français ne pouvaient manquer de s'associer à l'hommage solennel qui lui est rendu. Eux aussi se font gloire d'appartenir à la famille intellectuelle de Victor Hugo; car, si ce vaste génie a résumé les pensées et les aspirations de son temps, s'il a évoqué les siècles passés et jeté sur l'avenir un regard prophétique, en même temps il a donné, dans son oeuvre, une idée frappante de tous les arts. En lui l'Art est intimement uni à la Poésie.
Il y a, en effet, entre ces deux modes de l'inspiration, une étroite affinité. Féconde en images expressives, la poésie crée dans le champ de l'imagination des représentations pleines de vie. Sans doute elle ne façonne point les matériaux qui assurent aux idées une forme sensible; chez elle c'est l'esprit seul qui s'adresse à l'esprit. Mais elle est capable de donner aux objets qu'elle fait naître un caractère de détermination qui les égale à des images peintes ou sculptées. Alors ces objets nous apparaissent avec une sorte de réalité. On croit les voir et ils restent sous le regard intérieur comme s'ils existaient en dehors de nous.
Victor Hugo, entre tous les poètes et à l'égal des plus grands, a eu le rare privilège de susciter les illusions plastiques. Que d'exemples n'a-t-il pas donnés de ce pouvoir prestigieux! N'avait-il pas en lui le génie d'un grand architecte et d'un voyant alors que, dans les Orientales, il a décrit les villes maudites que le feu du ciel va dévorer? L'archéologie n'a rien à reprendre à cette création qui devança de beaucoup les découvertes de la science. Hugo avait la divination du poète. Dès ses débuts n'avait-il pas évoqué le moyen âge dans les Odes et Ballades, comme il le fit plus tard dans Notre-Dame de Paris? Admirateur passionné et juste de notre architecture nationale, il l'a relevée dans l'opinion et a préparé l'action des services publics destinés à la protéger.
Quel sculpteur a taillé, a ciselé avec plus d'énergie et de précision l'image des héros et des dieux, la figure des nations, l'effigie des hommes? Quelques mots, et c'est assez pour rendre visible tel phénomène de la forme que plusieurs ouvrages du ciseau suffiraient à peine à faire comprendre. Qui ne se rappelle les trois vers dans lesquels il a représenté l'évolution du masque de Napoléon. Exacte observation, vérité historique, sentiment de l'art, tout s'y trouve réuni. Les possibilités de la statuaire y sont atteintes et dépassées. Combien d'autres images sont sorties de sa pensée, les unes comme détachées d'un bloc de granit, les autres comme jetées en bronze, et cela dans une strophe qui étonne l'esprit et, pour ainsi dire, le regard.
Est-ce la variété, est-ce la richesse des formes et du coloris qui font défaut à ce peintre sans égal? Ceux qui ont lu dans la Légende des Siècles, la pièce intitulée le Satyre, ne sont-ils pas restés, en quittant le livre, comme éblouis et enivrés de couleur et de lumière? Et puis, cette étude ardente de la nature poussée jusque dans ses profondeurs, ce travail du poète qui suit les mêmes voies que la science, quel exemple et quel enseignement pour l'avenir et pour nous-mêmes!
Que dirai-je de l'harmonie qui déborde de ses poèmes, de coupe et de mouvement si divers. Le rythme suit toujours le sentiment. Il accompagne la pensée, tantôt grave ou léger, tantôt vif ou plein de langueur; tantôt soutenu comme pour quelque symphonie de la nature; tantôt brisé comme pour un dialogue ou une plainte; tantôt solennel comme il convient à la méditation philosophique. Quelle musique que cette poésie! et combien, même sans tenir compte des mots, elle berce ou exalte l'âme qui s'abandonne au cours mélodieux de la rime et des sons!
Ah! oui, Victor Hugo est un grand artiste, un artiste complet, le plus grand du siècle. Dans son oeuvre il a reconstitué l'unité de l'art, cette unité qui n'existe que dans les antiques épopées. Il a le sentiment de toutes les activités humaines: elles vibrent en lui; il en est l'interprète ardent. Artiste, il l'est aussi le crayon à la main: ses dessins sont inimitables. Mais sa gloire, comme celle des poètes les plus sublimes, est de nous inspirer. Son oeuvre, comme l'oeuvre d'Homère et de Dante, est une école. Il en sortira des ouvrages grandioses, car l'admiration est féconde. Un vers d'Homère avait donné à Phidias l'idée du Jupiter Olympien. Nos sculpteurs pourront tirer des vers de Victor Hugo de nobles figures, dignes des matériaux les plus précieux … Je vois sur son tombeau les images des plus nobles inspirations de son génie: les statues de la Justice et de la Pitié.
Aucunes funérailles n'ont été plus magnifiques, plus imposantes, plus triomphales. Nous avons eu au milieu de nous un génie sans égal. Honneur à lui! Honneur au poète qui a donné à ses oeuvres un caractère d'universalité!