Il faut l'aimer, il faut la vouloir, il faut la subir, cette ville frivole, légère, chantante, dansante, fardée, fleurie, redoutable, qui, nous l'avons dit, à qui la prend donne la puissance, que Maximilien, aïeul de Charles-Quint, aurait payée de tout son empire, que les Girondins auraient achetée de leur sang et que Henri IV eut pour une messe. Ses lendemains sont toujours bons. La folie de Paris, cuvée, est sagesse.
V
Mais, dira-t-on, le Paris immédiatement actuel, le Paris de ces quinze dernières années, ce tapage nocturne, ce Paris de mascarade et de bacchanale, auquel on applique particulièrement le mot décadence, qu'en pensez-vous? Ce que nous en pensons? nous n'y croyons pas. Ce Paris-là existe-t-il? S'il existe, il est au vrai Paris du passé et de l'avenir ce qu'est une feuille à un arbre. Moins encore. Ce qu'est une excroissance à un organisme. Jugerez-vous le chêne sur le gui? Jugerez-vous Cicéron sur le pois chiche.
Un peu d'ombre flottante ne compte pas dans un immense lever d'aurore. Nous nions la décadence, nous ne nions pas la réaction. Une réaction ressemble à une décadence; faites la différence pourtant: la décadence est incurable, la réaction n'est que momentanée. Qu'en cet instant où nous sommes la réaction sévisse, nous n'en disconvenons point. Nous constatons volontiers une réaction actuelle, aussi violente, et par conséquent aussi faible qu'on voudra, et sur tous les points, et qui se manifeste à peu près partout, contre l'ensemble du fait révolutionnaire et démocratique, contre tout le mouvement d'esprits dérivé de 89, contre toutes les idées qui ont la vie et l'avenir. Cette réaction, si vaillamment dénoncée par l'éloquence fière et forte d'Eugène Pelletan, par l'étincelante gaieté philosophique de Pierre Véron, par l'ironie pénétrante et profonde de Henri Rochefort, par Michelet, par Louis Ulbach, et par la généreuse indignation de presque tous les écrivains démocratiques, essaie de remonter tous les courants de la révolution, le courant littéraire comme le courant politique, le courant philosophique comme le courant social, le courant des idées comme le courant des faits, et prend le progrès à rebours et le siècle à contre-sens. Nous en sommes peu inquiet. Cet oïdium des intelligences est superficiel; le fond de la pensée publique n'est point touché; quel que soit l'effort rétrograde, la tendance de l'époque n'en sera en rien altérée. C'est la minute qui est malade, non le siècle.
Cela voudrait être un retour au passé, passé politique absolutiste, passé littéraire monarchique, restauration du droit divin comme principe et du goût classique comme dogme. Peine perdue. Ce contre-courant produit par un barrage disparaîtra avec le barrage. Cette réaction, dont sourient les penseurs, durera ce que durent les réactions, le temps que le reflux arrive. Or le reflux des principes est aussi éternel, aussi absolu et aussi certain que le reflux des océans. Donc passons. De bas empire point.
Le fond du siècle est grand et honnête. Disons-le, après la révolution française, aucune gangrène de peuple n'est possible. Grâce à la France pénétrante, grâce à notre idéal social infiltré à cette heure dans toutes les intelligences humaines, d'un pôle à l'autre, grâce à ce vaccin sublime, l'Amérique se guérit de l'esclavage, la Russie du servage, Rome du fanatisme, les croyances de l'absurdité, les codes de la barbarie. De chaque chose le virus ôté, voilà là révolution vue par un de ses plus grands côtés. Regardez. Constatez, sinon le fait régnant, du moins la tendance souveraine. C'est l'éducation sans la compression, l'enseignement sans le pédantisme, l'ordre sans le despotisme, la correction sans la vindicte, le moi sans l'égoïsme, la concurrence sans le combat, la liberté sans l'isolement, l'homme sans la bête, la vérité sans la glose, Dieu sans Bible. Qu'est-ce que la révolution française? un vaste assainissement. Il y avait une peste, le passé. Cette fournaise a brûlé ce miasme.
VI
Mal parler de Paris, l'injurier, le railler, le dédaigner, cela est sans inconvénient. Prendre avec les colosses un air de mépris, rien n'est plus facile. C'est même enfantin. Il y a là-dessus des rédactions toutes faites. Défiez-vous des ritournelles, c'est comme en pédagogie la comparaison des poètes vivants à Claudien, à Lucain et à Stace. Cela date de loin. Cecchi déclare que Dante n'est qu'un Stace; pour Scudery, Corneille n'est qu'un Claudien, pour Greene, Shakespeare n'est qu'un Lucain et un Gongora. Voilà Dante, Corneille et Shakespeare bien malades. Ces procédés de critique, qui ont pris place dans les cahiers d'expressions des rhétoriciens, sont vieux; mais qu'importe! ils servent encore aujourd'hui. De même Paris n'est qu'une Gomorrhe. Sodome est la variante de Joseph de Maistre.
Paris étant haï, c'est un devoir de l'aimer. Pourquoi le hait-on? parce qu'il est foyer, vie, travail, incubation, transformation, creuset, renaissance. Parce que de toutes ces choses régnantes aujourd'hui, superstition, stagnation, scepticisme, obscurité, recul, hypocrisie, mensonge, Paris est le contraire magnifique. A une époque où les syllabus décrètent l'immobilité, il fallait rendre un service au genre humain, prouver le mouvement. Paris le prouvée. Comment? en étant Paris.
Être Paris, c'est marcher.