Et les cloches d'airain chantant dans les tourelles,
Pleurant, hurlant, tonnant, gémissant dans les tours
D'où s'enfuit à l'aurore un vol de tourterelles,
Et disant tes ardeurs, tes labeurs, tes amours;
Tu ne te lassais pas de ce drame qui t'aime,
Et qui semble un miroir magique où tu te vois,
O peuple! car Hugo le songeur, c'est toi-même,
Et ton espoir immense a passé dans sa voix.
C'est lui qui te console et c'est lui qui t'enseigne.
Sans le lasser, le temps a blanchi ses cheveux.
Peuple! on n'a jamais pu te blesser sans qu'il saigne.
Et quand ton pain devient amer, il dit: J'en veux!
Lui! le chanteur divin béni par les érables
Et les chênes touffus dans la noire forêt,
Il dit: «Laissez venir à moi les misérables!»
Et son front calme et doux comme un lys apparaît.
Il vient coller sa lèvre a toute âme tuée;
Il vient, plein de pitié, de ferveur et d'émoi,
Relever le laquais et la prostituée,
Et dire au mendiant: «Mon frère, embrasse-moi.»
O Job mourant, sa bouche a baisé ton ulcère!
Et cependant un jour, parmi les deuils amers,
L'exil, le noir exil l'emporta dans sa serre
Et le laissa, pensif, au bord des sombres mers.
Il méditait, privé de la douce patrie;
Et, lui que cette France avait vu triomphant,
Il ne pouvait plus même, en son idolâtrie,
S'agenouiller dans l'herbe où dormait son enfant!
A ses côtés pourtant, invisible et farouche,
Némésis, au courroux redoutable et serein,
Épouvantant les flots du souffle de sa bouche,
Crispait ses doigts sanglants sur la lyre d'airain
Mais, le jour où la Guerre entoura nos murailles,
Où le vaillant Paris, agonisant enfin,
Succombait et sentait le vide en ses entrailles,
Il revint, il voulut comme nous avoir faim!
Quand sur nous le Carnage enfla son aile noire,
Quand Paris désolé, grand comme un Ilion,
Proie auguste, servit de pâture à l'histoire,
On revit parmi nous sa face de lion.
Et puis enfin l'aurore éclata sur nos cimes!
Le rêve affreux s'enfuit, par le vent emporté,
Et, frémissante encor, de nouveau nous revîmes
Fleurir la poésie avec la liberté.