Victor Hugo essuie une larme, salue de la main. Les cris de vive Victor Hugo se font entendre et la foule continue sa marche, respectueuse, presque recueillie. Puis une fanfare éclate, et les cris renaissent.
Il est impossible de décrire l'aspect de l'avenue vers deux heures; les trottoirs sont couverts d'une foule énorme; les maisons sont pavoisées; les balcons sont couverts de monde, il y en a jusque sur les toits; on s'entasse sur des estrades établies dans les jardins, sur les murs, sur les grilles; des enfants sont perchés dans tous les arbres.
Et le défilé ne cesse pas.
Un instant la foule est tellement compacte qu'un arrêt se produit, les commissaires se multiplient pour faire avancer et circuler cette foule qui se succède sans relâche, qui arrive en masses profondes, occupant toute la largeur de l'avenue, et l'ordre n'est pas troublé un seul moment; point de tumulte dans ce défilé de toute une ville.
Une jeune femme s'évanouit, on lui apporte une chaise de chez Mme
Lockroy. On la soigne. Elle revient à elle.
Autant qu'il est permis d'évaluer la foule, on peut dire que cent mille personnes par heure ont passé sous les fenêtres de Victor Hugo, de midi à six heures du soir.
Le temps froid et neigeux du matin est devenu plus doux. Le poète, toujours debout à sa fenêtre, contemple silencieusement la foule, sourit à ces sourires et rend le salut à ces saluts.
Voici la bannière bleue des Félibres; les poètes du Midi acclament Victor Hugo, la bannière s'incline; Victor Hugo salue. Une délégation de Rodez remet une couronne avec cette inscription: Au poète, au citoyen! Passent sous leur bannière, les ouvriers galochiers, les emballeurs, les tonneliers; le cercle de l'Aurore de Marseille envoie une superbe couronne; voici la fanfare du Xe arrondissement, la fanfare de Bagneux, le Choral-Français, la fanfare de l'Industrie, le Choral des Amis de la Seine; tous chantent et jouent aux applaudissements de la foule. A ce moment on apporte un magnifique coussin brodé d'or, avec cette inscription: «Au poète, de la part du prince de Lusignan.»
Le choral d'Alsace-Lorraine, avec sa bannière noire, sur laquelle est brodée une couronne d'argent surmontant l'écusson des deux provinces, s'arrête et chante un air patriotique. Les bravos éclatent, des larmes coulent de bien des yeux.
Puis c'est la fanfare de Montmartre, le choral de Plaisance; et entre chacune de ces sociétés un immense flot de peuple continue sans intervalles à défiler.