—Que leur cou me tombe entre les mains, ils verront si j’aurai besoin d’une cuiller de bois pour les toucher. Il faut pourtant ménager ce syndic. C’est à lui qu’est renvoyée la requête du voleur Ivar, qui se plaint de ce que la question lui a été donnée, non par un tortionnaire, mais par moi, alléguant que, n’ayant pas encore été jugé, il n’est pas encore infâme.—À propos, femme, empêche donc tes petits de jouer avec mes tenailles et mes pinces;. ils ont dérangé tous mes instruments, si bien que je n’ai pu m’en servir aujourd’hui.—Où sont-ils, ces petits monstres? continua l’hôte en s’approchant du tas de paille où Spiagudry avait cru voir trois cadavres. Les voilà couchés là; ils dorment, malgré le bruit, comme trois dépendus.

À ces paroles, dont l’horreur contrastait avec la tranquillité effrayante et l’atroce gaieté de celui qui les prononçait, le lecteur a peut-etre dèja deviné quel est l’habitant de la tour de Vygla. Spiagudry, qui, dès son apparition, le reconnut pour l’avoir vu figurer souvent dans de sinistres cérémonies sur la place de Drontheim, se sentit près de défaillir d’épouvante, en songeant surtout au motif personnel qu’il avait depuis la veille pour craindre ce terrible fonctionnaire. Il se pencha vers Ordener, et lui dit d’une voix presque inarticulée:

—C’est Nychol Orugix, bourreau du Drontheimbus!

Ordener, d’abord frappé d’horreur, tressaillit et regretta la route et la tempête. Mais bientôt je ne sais quel sentiment de curiosité indéfinissable s’empara de lui, et, tout en plaignant l’embarras et l’épouvante de son vieux guide, il prêtait son attention entière aux paroles et à l’habitude de vie de l'être singulier qu’il avait sous les yeux, comme on écoute avidement le grondement d’une hyène ou le rugissement d’un tigre amené du désert dans nos villes. Le pauvre Benignus était loin d’avoir l’esprit assez libre pour faire de son côté des observations psychologiques. Caché derrière Ordener, il se ramassait dans son manteau, portait une main inquiète à son emplâtre, attirait sur son visage le derrière de sa perruque flottante, et ne respirait que par gros soupirs.

Cependant l’hôtesse avait servi sur un grand plat de terre le quartier d’agneau rôti, pourvu de sa queue rassurante. Le bourreau vint s’asseoir en face d’Ordener et de Spiagudry, entre les deux prêtres; et sa femme, après avoir chargé la table d’une cruche de bière miellée, d’un morceau de rindebrod [Note: Pain d’écorce dont se nourrit la classe indigente en Norvège.] et de cinq assiettes de bois, s’assit devant le feu, et s’occupa d’aiguiser les pinces ébréchées de son mari.

—Ça, révérend ministre, dit Orugix en riant, la brebis vous offre de l’agneau. Et vous, seigneur de la perruque, est-ce le vent qui a ainsi ramené votre coiffure sur votre visage?

—Le vent... seigneur, l’orage.... balbutia le tremblant Spiagudry.

—Allons, enhardissez-vous, mon vieux. Vous voyez que les seigneurs prêtres et moi nous sommes bons diables. Dites-nous qui vous êtes et quel est votre jeune compagnon le taciturne, et parlez un peu. Faisons connaissance. Si vos discours tiennent tout ce que promet votre vue, vous devez être bien amusant.

—Le maître plaisante, dit le concierge contractant ses lèvres, montrant ses dents et clignant son œil pour avoir l’air de rire, je ne suis qu’un pauvre vieux.

—Oui, interrompit le jovial bourreau, quelque vieux savant, quelque vieux sorcier.