—J’étais, en 1676, valet de Rhum Stuald, bourreau royal de Copenhague. Lors de la condamnation du comte de Griffenfeld, mon maître étant tombé malade, je fus, grâce à mes protections, choisi pour le remplacer dans cette honorable exécution. Le 5 juin—je n’oublierai jamais ce jour,—dès cinq heures du matin, aidé du maître des basses œuvres [Note: Charpentier des échafauds], je dressai sur la place de la citadelle un grand échafaud que nous tendîmes de noir, par respect pour le condamné. À huit heures la garde-noble entoura l’échafaud, et les hulans de Slesvig continrent la foule qui se pressait sur la place. Quel autre à ma place n’eût été enivré! Debout, et sabre en main, j’attendais sur l’estrade. Tous les regards étaient fixés sur moi; j’étais en ce moment le personnage le plus important des deux royaumes. Ma fortune, disais-je, est faite, car que pourraient sans moi tous ces grands seigneurs qui ont juré la perte du chancelier? Je me voyais déjà exécuteur royal en titre de la capitale; j’avais des valets, des privilèges... Écoutez! L’horloge du fort sonne dix heures. Le condamné sort de sa prison, traverse la place, monte à l’échafaud d’un pas ferme et d’un air tranquille. Je veux lui lier les cheveux; il me repousse, et se rend à lui-même ce dernier service.—Il y avait longtemps, dit-il en souriant au prieur de Saint-André, que je ne m’étais coiffé moi-même. Je lui offre le bandeau noir, il l’éloigne de ses yeux avec dédain, mais sans me marquer de mépris.—Mon ami, me dit-il, voilà peut-être la première fois qu’un espace de quelques pieds rassemble les deux officiers extrêmes de l’ordre judiciaire, le chancelier et le bourreau. Ces paroles sont restées gravées dans ma tête. Il refuse encore le coussin noir que je voulais mettre sous ses genoux, embrasse le prêtre, et s’agenouille, après avoir dit d’une voix forte qu’il mourait innocent. Alors je brisai d’un coup de masse l’écusson de ses armoiries, en criant, comme de coutume:
—Cela ne se fait pas sans une juste cause! Cet affront ébranla la fermeté du comte; il pâlit; mais il se hâta de dire:—Le roi me les a données, le roi peut me les ôter. Il appuya sa tête sur le billot, les yeux tournés vers l’est, et moi, je levai mon sabre des deux mains... Écoutez bien!—En ce moment un cri arrive jusqu’à moi:—Grâce, au nom du roi! grâce pour Schumacker! Je me retourne. C’était un aide de camp qui galopait vers l’échafaud en agitant un parchemin. Le comte se relève d’un air, non joyeux, mais seulement satisfait. Le parchemin lui est remis.—Juste Dieu! s’écrie-t-il, la prison perpétuelle! leur grâce est plus dure que la mort.—Il descend, abattu comme un voleur, de l’échafaud où il était monté serein. Pour moi, cela m’était égal. Je ne me doutais guère que le salut de cet homme était ma perte. Après avoir démoli l’échafaud, je rentre chez mon maître, encore plein d’espérances, quoiqu’un peu désappointé d’avoir perdu l’écu d’or, prix de la chute de la tête. Ce n’était pas tout. Le lendemain je reçois un ordre de départ et un diplôme d’exécuteur provincial pour le Drontheimhus! Bourreau de province, et de la dernière province de Norvège! Or sachez, messires, comment de petites causes amènent de grands effets. Les ennemis du comte, afin de se donner un air de clémence, avaient tout disposé pour que la grâce arrivât un moment après l’exécution. Il s’en fallut d’une minute; on s’en prit à ma lenteur, comme s’il eût été décent d’empêcher un personnage illustre de s’amuser quelques instants avant le dernier! comme si un exécuteur royal qui décapite un grand-chancelier pouvait le faire sans plus de dignité et de mesure qu’un bourreau de province qui pend un juif! À cela se joignit la malveillance. J’avais un frère, que même je crois avoir encore. Il était parvenu, en changeant de nom, dans la maison du nouveau chancelier, comte d’Ahlefeld. À Copenhague, ma présence importuna le misérable. Mon frère me méprise, parce que ce sera peut-être moi qui le pendrai un jour.
Ici le disert narrateur s’interrompit pour donner passage à sa gaieté, puis il continua:
—Vous voyez, chers hôtes, que j’ai pris mon parti. Ma foi, au diable l’ambition! j’exerce ici honnêtement mon métier; je vends mes cadavres, ou Bechlie en fait des squelettes, que m’achète le cabinet d’anatomie de Berghen. Je ris de tout, même de cette pauvre femelle qui a été bohémienne et que la solitude rend folle. Mes trois héritiers grandissent dans la crainte du diable et de la potence. Mon nom est l’épouvantail des petits enfants du Drontheimhus. Les syndics me fournissent une charrette et des habits rouges. La Tour-Maudite me garantit de la pluie comme ferait le palais de l’évêque. Les vieux prêtres que l’orage pousse chez moi me prêchent, les savants me flagornent. En somme, je suis aussi heureux qu’un autre, je bois, je mange, je pends, et je dors.
Le bourreau n’avait pas mené à fin ce long discours sans l’entremêler de bière et de bruyantes explosions de rire.
—Il tue, et il dort! murmura le ministre; l’infortuné!
—Que ce misérable est heureux! s’écria l’ermite.
—Oui, frère ermite, dit le bourreau, misérable comme vous, mais certes plus heureux. Tenez, le métier serait bon si l’on ne semblait prendre plaisir à en ruiner les bénéfices. Croiriez-vous que je ne sais quelles fameuses noces ont fourni à l’aumônier nouvellement nommé de Drontheim l’occasion de demander la grâce de douze condamnés qui m’appartiennent?
—Qui vous appartiennent! s’écria le ministre.
—Oui, sans doute, père. Sept d’entre eux devaient être fouettés, deux marqués sur la joue gauche, et trois pendus, ce qui fait en somme douze.—Oui, douze écus et trente ascalins, que je perds si la grâce est accordée. Comment trouvez-vous, sires étrangers, cet aumônier qui dispose ainsi de mon bien? Ce maudit prêtre s’appelle Athanase Munder. Oh! si je le tenais!