Gill avait passé sa vingt-troisième année; il vit Guth Stersen, et l’aima avec fureur. Guth Stersen était riche, et il était pauvre. Alors, il partit pour Roeraas afin de se faire mineur et de gagner de l’or. Depuis lors sa mère n’en avait plus entendu parler.
Une nuit, assise devant le rouet qui la nourrissait, elle veillait, avec sa lampe à demi éteinte, dans sa cabane, sous ces murs vieillis comme elle dans la solitude et le deuil, muets témoins de la mystérieuse nuit de ses noces. Inquiète, elle pensait à son fils, dont la présence, si vivement désirée, allait lui rappeler, et peut-être lui apporter bien des douleurs. Cette pauvre mère aimait son fils, tout ingrat qu’il était. Et comment ne l’aurait-elle pas aimé? elle avait tant souffert pour lui!
Elle se leva, alla prendre au fond d’une vieille armoire un crucifix rouillé dans la poussière. Un moment elle le considéra d’un œil suppliant; puis tout à coup, le repoussant avec effroi:—Prier! cria-t-elle; est-ce que je puis prier?—Tu n’as plus à prier que l’enfer, malheureuse! c’est à l’enfer que tu appartiens.
Elle retombait dans sa sombre rêverie, lorsqu’on frappa à la porte.
C’était un événement rare chez la veuve Stadt; car, depuis longues années, grâce à ce que sa vie offrait d’extraordinaire, tout le village de Thoctree la croyait en commerce avec les esprits infernaux. Aussi nul n’approchait de sa cabane. Étranges superstitions de ce siècle et de ce pays d’ignorance! elle devait au malheur la même réputation de sorcellerie que le concierge du Spladgest devait à la science!
—Si c’était mon fils, si c’était Gill! s’écria-t-elle; et elle s’élança vers la porte.
Hélas! ce n’était pas son fils. C’était un petit ermite vêtu de bure, dont le capuchon rabattu ne laissait voir que la barbe noire.
—Saint homme, dit la veuve, que demandez-vous? Vous ne savez pas à quelle maison vous vous adressez.
—Si vraiment! répliqua l’ermite, d’une voix rauque et trop connue.
Et, arrachant ses gants, sa barbe noire et son capuchon, il découvrit un atroce visage, une barbe rousse et des mains armées d’ongles hideux.