Notre intention n’est pas de donner ici une description du donjon de Munckholm, d’autant plus que le lecteur, enfermé dans une prison d’état, craindrait peut-être de ne pouvoir se sauver au travers du jardin. Ce serait à tort, car le château du Lion de Slesvig, destiné à des prisonniers de distinction, leur offrait, entre autres commodités, celle de se promener dans une espèce de jardin sauvage assez étendu, où des touffes de houx, quelques vieux ifs, quelques pins noirs, croissaient parmi les rochers autour de la haute prison, et dans un enclos de grands murs et d’énormes tours.
Arrivé au pied du rocher rond, le jeune homme gravit les degrés grossièrement taillés qui montent tortueusement jusqu’au pied de l’une des tours de l’enclos, laquelle, percée d’une poterne dans sa partie inférieure, servait d’entrée au donjon. Là, il sonna fortement d’un cor de cuivre que lui avait remis le gardien de la grande herse.-Ouvrez, ouvrez! cria vivement une voix de l’intérieur, c’est sans doute ce maudit capitaine!
La poterne qui s’ouvrit laissa voir au nouvel arrivant, dans l’intérieur d’une salle gothique faiblement éclairée, un jeune officier nonchalamment couché sur un amas de manteaux et de peaux de rennes, près d’une de ces lampes à trois becs que nos aïeux suspendaient aux rosaces de leurs plafonds, et qui, pour le moment, était posée à terre. La richesse élégante et même l’excessive recherche de ses vêtements contrastaient avec la nudité de la salle et la grossièreté des meubles; il tenait un livre entre ses mains et se détourna à demi vers le nouveau venu.
—C’est le capitaine? salut, capitaine! Vous ne vous doutiez guère que vous faisiez attendre un homme qui n’a point la satisfaction de vous connaître; mais notre connaissance sera bientôt faite, n’est-il pas vrai? Commencez par recevoir tous mes compliments de condoléance sur votre retour dans ce vénérable château. Pour peu que j’y séjourne encore, je vais devenir gai comme la chouette qu’on cloue à la porte des donjons pour servir d’épouvantail, et quand je retournerai à Copenhague pour les fêtes du mariage de ma sœur, du diable si quatre dames sur cent me reconnaissent! Dites-moi, les nœuds de ruban rose au bas du justaucorps sont-ils toujours de mode? a-t-on traduit quelques nouveaux romans de cette Française, la demoiselle Scudéry? Je tiens précisément la Clélie; je suppose qu’on la lit encore à Copenhague. C’est mon code de galanterie, maintenant que je soupire loin de tant de beaux yeux....—car, tout beaux qu’ils sont, les yeux de notre jeune prisonnière, vous savez de qui je veux parler, ne me disent jamais rien. Ah! sans les ordres de mon père!... Il faut vous dire en confidence, capitaine, que mon père, n’en parlez pas, m’a chargé de... vous m’entendez, auprès de la fille de Schumacker; mais je perds toutes mes peines, cette jolie statue n’est pas une femme; elle pleure toujours et ne me regarde jamais.
Le jeune homme, qui n’avait pu encore interrompre l’extrême volubilité de l’officier, poussa un cri de surprise:—Comment! que dites-vous? chargé de séduire la fille de ce malheureux Schumacker!...
—Séduire, eh bien soit! si c’est ainsi que cela s’appelle à présent à Copenhague; mais j’en défierais le diable. Avant-hier, étant de garde, je mis exprès pour elle une superbe fraise française qui m’était envoyée de Paris même. Croiriez-vous qu’elle n’a pas levé seulement les yeux sur moi, quoique j’aie traversé trois ou quatre fois son appartement en faisant sonner mes éperons neufs, dont la molette est plus large qu’un ducat de Lombardie?—C’est la forme la plus nouvelle, n’est-ce pas?
—Dieu! Dieu! dit le jeune homme en se frappant le front! mais cela me confond!
—N’est-ce pas? reprit l’officier, se méprenant sur le sens de cette exclamation. Pas la moindre attention à moi! c’est incroyable, mais c’est pourtant vrai.
Le jeune homme se promenait, violemment agité, de long en large et à grands pas.
—Voulez-vous vous rafraîchir, capitaine Dispolsen? lui cria l’officier.