Mais le petit homme, au moment où le doyen des loups du Smiasen était revenu à la charge, avait saisi le mufle sanglant de la bête; puis, par un effort inouï de force et d’adresse, il était parvenu à emprisonner la gueule tout entière dans sa main. Le loup se débattait avec des élancements de rage et de douleur; une écume livide tombait de ses lèvres comprimées, et ses yeux, comme gonflés de colère, semblaient sortir de leur orbite. Des deux adversaires, celui dont les os étaient broyés par des dents aiguës, les chairs déchirées par des ongles brûlants, ce n’était pas l’homme, mais la bête féroce; celui dont le hurlement avait l’accent le plus sauvage, l’expression la plus farouche, ce n’était point la bête fauve, mais l’homme.

Enfin celui-ci, ramassant toutes ses forces épuisées par la longue résistance du vieux loup, serra le museau de ses deux mains avec une telle vigueur, que le sang jaillit des narines et de la gueule de l’animal; ses yeux de flamme s’éteignirent et se fermèrent à demi; il chancela et tomba inanimé aux pieds de son vainqueur. Le mouvement faible et continuel de sa queue et les tremblements convulsifs et intermittents qui couraient par tout son corps annonçaient seuls qu’il n’était pas encore tout à fait mort.

Tout à coup une dernière convulsion ébranla l’animal expirant, et les symptômes de vie cessèrent.

—Te voilà mort, loup cervier! dit le petit homme en le poussant du pied avec dédain; est-ce que tu croyais vieillir encore après m’avoir rencontré? Tu ne courras plus à pas sourds sur les neiges en suivant l’odeur et les traces de ta proie; te voilà toi-même bon pour les loups ou les vautours; tu as dévoré bien des voyageurs égarés autour du Smiasen durant ta longue vie de meurtre et de carnage; maintenant, tu es mort toi-même, tu ne mangeras plus d’hommes; c’est dommage.

Il s’arma d’une pierre tranchante, s’accroupit sur le corps chaud et palpitant du loup, rompit les jointures des membres, sépara la tête des épaules, fendit la peau dans toute sa longueur sur le ventre, la détacha comme on enlève une veste, et en un clin d’œil le formidable loup du Smiasen n’offrit plus qu’une carcasse nue et ensanglantée. Il jeta cette dépouille sur ses épaules meurtries de morsures, en tournant au dehors le côté nu de la peau humide et tachée de longues veines de sang.

—Il faut bien, grommela-t-il entre ses dents, se vêtir de la peau des bêtes, celle de l’homme est trop mince pour préserver du froid. Pendant qu’il se parlait ainsi à lui-même, plus hideux encore sous son hideux trophée, l’ours, ennuyé sans doute de son inaction, s’était approché comme furtivement de l’autre objet couché dans l’ombre dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre, et bientôt il s’éleva de cette partie ténébreuse de la salle un bruit de dents mêlé de soupirs d’agonie faibles et douloureux. Le petit homme se retourna.

—Friend! cria-t-il d’une voix menaçante; ah! misérable Friend!—Ici, viens ici!

Et ramassant une grosse pierre, il la jeta à la tête du monstre, qui, tout étourdi du choc, s’arracha lentement à son festin, et vint, en léchant ses lèvres rouges, tomber pantelant aux pieds du petit homme, vers lequel il élevait sa tête énorme en courbant son dos, comme pour demander grâce de son indiscrétion.

Alors, il se fit entre les deux monstres, car on peut bien donner ce nom à l’habitant de la ruine d’Arbar, un échange de grondements significatifs. Ceux de l’homme exprimaient l’empire et la colère, ceux de l’ours la prière et la soumission.

—Tiens, dit enfin l’homme, en montrant de son doigt crochu le cadavre écorché du loup, voici ta proie; laisse-moi la mienne.