C’est pour se distraire un moment de l’ennui de cette route que le lieutenant Randmer, jeune baron danois, aborda le vieux capitaine Lory, soldat de fortune. Le capitaine marchait, sombre et silencieux, d’un pas pesant, mais assuré; le lieutenant, leste et léger, faisait siffler une baguette qu’il avait arrachée aux broussailles dont le chemin était bordé.

—Eh bien, capitaine, qu’avez-vous donc? vous êtes triste.

—C’est qu’apparemment j’en ai sujet, répondit le vieil officier sans lever la tête.

—Allons, allons, point de chagrin; regardez-moi, suis-je triste? et pourtant je gage que j’en aurais au moins autant sujet que vous.

—J’en doute, baron Randmer; j’ai perdu mon seul bien, j’ai perdu toute ma richesse.

—Capitaine Lory, notre infortune est précisément la même. Il n’y a pas quinze jours que le lieutenant Alberick m’a gagné d’un coup de dé mon beau château de Randmer et ses dépendances. Je suis ruiné; me voit-on moins gai pour cela?

Le capitaine répondit d’une voix bien triste:

—Lieutenant, vous n’avez perdu que votre beau château; moi, j’ai perdu mon chien.

À cette réponse, la figure frivole du jeune homme resta indécise entre le rire et l’attendrissement.

—Capitaine, dit-il, consolez-vous; tenez, moi qui ai perdu mon château...