—Colonel des arquebusiers de Munckholm, je t’ai dit tout ce que j’avais à te dire. Embusque-toi dès aujourd’hui dans le défilé du Pilier-Noir avec ton régiment entier, et tu pourras écraser tout ce troupeau d’hommes.

—Vous ne voulez pas me dévoiler qui vous êtes; ainsi vous vous privez de la reconnaissance du roi; mais il n’en est pas moins juste que le baron Voethaün vous témoigne sa gratitude du service que vous lui rendez.

Le colonel jeta sa bourse aux pieds du petit homme.

—Garde ton or, colonel, dit celui-ci. Je n’en ai pas besoin; et, ajouta-t-il, en montrant un gros sac suspendu à sa ceinture de corde, s’il te fallait un salaire pour tuer ces hommes, j’aurais encore, colonel, de l’or à te donner en paiement de leur sang.

Avant que le colonel fût revenu de l’étonnement où l’avaient jeté les inexplicables paroles de cet être mystérieux, il avait disparu.

Le baron Voethaün retourna lentement sur ses pas, en se demandant ce qu’on devait ajouter de foi aux avis de cet homme. Au moment où il rentrait dans son hôtel, on lui remit une lettre scellée des armes du grand-chancelier. C’était en effet un message du comte d’Ahlefeld, où le colonel retrouva, avec une surprise facile à concevoir, le même avis et le même conseil que venait de lui donner aux portes de la ville l’incompréhensible personnage au chapeau d’osier et aux gros gants.

XXXIX

Cent bannières flottaient sur les têtes des
braves, des ruisseaux de sang coulaient de toutes
parts, et la mort paraissait préférable à la
fuite. Un barde saxon aurait appelé cette nuit la
fête des épées; le cri des aigles fondant sur leur
proie, ce bruit de guerre, aurait été plus
flatteur à son oreille que les chants joyeux d’un
festin de noces.

WALTER SCOTT. Ivanhoë

On n’entreprendra pas de décrire ici l’épouvantable confusion qui rompit les colonnes déjà désordonnées des rebelles, quand le fatal défilé leur montra soudain toutes ses cimes hérissées, tous ses antres peuplés d’ennemis inattendus. Il eût été difficile de distinguer si le long cri, formé de mille cris, qui s’échappa de leurs rangs ainsi inopinément foudroyés, était un cri de désespoir, d’épouvante ou de rage. Le feu terrible que vomissaient sur eux de toutes parts les pelotons démasqués des troupes royales s’accroissait de moment en moment; et, avant qu’il fût parti de leurs lignes un autre coup de mousquet que le funeste coup de Kennybol, ils ne voyaient déjà plus autour d’eux qu’un nuage étouffant de fumée embrasée à travers lequel volait aveuglément la mort, où chacun d’eux, isolé, ne reconnaissait que soi-même, et distinguait à peine de loin les arquebusiers, les dragons, les hulans, qui se montraient confusément au front des rochers et sur la lisière des taillis, comme des diables dans une fournaise.